par Bouboulina Nikaki
Achilleas Kyriakidis
Prosateur, réalisateur de court métrages, traducteur littéraire. Prix national de littérature en 2003. Il est né en 1946 au Caire. Il vit a Athènes.

Défis
Dieu réalisait pour lui un miracle secret :
le peloton allemand le tuerait à l’heure convenue ;
mais dans son esprit, entre l’ordre et l’exécution de l’ordre,
s’écoulerait une année entière.
JORGE LUIS BORGES, Le Miracle secret
J’aperçois de loin le feu orange et je ralentis. Je passe au point mort et laisse la voiture rouler lentement, jusqu’à ce que, à l’instant où le feu détone de toute sa rouge sévérité, elle s’arrête tout à fait. C’est une journée pluvieuse et tranquille. À la radio, un baroque moucheté, quelque chose entre Corelli et Torelli : bande-son idéale de vertiges innés. Mon corps, comme par pressentiment, réagit de toute la force qu’il lui reste. Une légère raideur de la nuque et un pincement à la taille, étincelles d’un court-circuit de l’âge, tandis qu’une brûlure d’estomac me rappelle une mésaventure alimentaire de la veille. Je m’étire dans l’espoir de chasser autant de symptômes que possible et reviens à ma position initiale, à cette posture ridicule d’aurige discipliné, absorbé dans la contemplation d’un rond rouge lumineux.
Bien sûr, j’aurais pu aussi ne pas m’arrêter, laisser libre champ à la cinquième, donner une occasion à la machine d’aller au bout de sa vigueur, zigzaguer en expert entre les véhicules et les injures qui seraient arrivées poussées par la tempête verte à ma droite, faire un clin d’œil à la fin qui m’attend de toute façon à un prochain tournant de ma vie.
Un piéton traverse devant moi au passage clouté. J’entends à mes côtés le rugissement d’une quatre-cylindres. Lentement, je tourne la tête à droite : un jeune, lunettes noires au front, mains tambourinant sur le volant au rythme d’une technologie assourdissante, me jauge, l’air de dire : Regarde-moi bien, je ne peux pas retenir ce fauve au pot d’échappement coupé, je ne peux pas retenir ce fauve en moi au pot d’échappement coupé, qui veut s’élancer, conquérir, dévaster la vie, cette même vie que toi, tu as menée à sages allures, voiles abattues, posément ; et maintenant tu pèses si cela vaut la peine de faire la course avec moi, de te mesurer à moi, d’affronter, seul, tout mon futur.
Je regarde à nouveau devant moi. Et soudain on dirait que mon cerveau s’est mis à se vider de tout ce qu’il a accumulé depuis tant d’années en une mnémorragie, à charrier, comme un fleuve, nostalgies, sentiments, idées jamais réalisées – fracture prématurée de tombeau.
Sa main à elle qui rame dans l’éther du sommeil. Des voix pas du tout idéales. Le soleil. L’enfant. Un mot tiré d’on ne sait où ? La main de la mère avec l’alliance. Vera icon : l’écran qui me montre mes entrailles. Le son « bip ». Le Canon de Pachelbel et Dans les jardins*. Le but à la quatre-vingt-onzième minute. Le chantier d’en face. Le dur banc des accusés. Le non étranglé. Le poète aveugle à Rethymno. Le sang de la tomate. L’enfant. Un couloir d’hôpital à l’ampoule cassée. Le médecin qui se penche pour regarder. Le médecin qui se penche pour parler. Le voyage qui n’a pas eu lieu. Une phrase écrite par un autre. Ce plan dans Nostalgia. Les avant-dernières respirations du baron Scarpia. Le sourire de Ioanna, à Kamari. La nuit au Rythmistiko*. Le Sud, de Borges, juste avant qu’on verrouille la porte. La rétrospective Ghikas*. L’enfant. Le médecin qui se penche.
Lui, dans la voiture d’à côté, Messala*, mugit une fois encore son défi, et moi, je ne sais toujours pas si je veux m’engager dans cet affrontement, je ne sais toujours pas si je veux mettre les gaz au coup de feu du starter invisible et m’élancer moi aussi sur cette rectitude d’asphalte lisse, indifférent aux feux, panneaux, phares, exhortations, supplications d’enfants, médecins penchés, radiographies, ce n’est peut-être rien, papa, va doucement, tu vas voir que ce ne sera rien, une ombre est apparue, ce n’est rien une ombre, son ombre pourtant, c’était tout, tout, son ombre quand le soleil se mettait à décliner sur son corps sacré, en « s » sur le sable, je ne sais pas encore si je veux ce soudain paroxysme du futur qui trépigne ; à moins qu’il vaille mieux le laisser là foncer seul en crissant, le priver de ce qui est essentiel à un triomphe : l’adversaire, ruiner son arrogance par le mépris, réduire son duel à une partie de solitaire.
D’un instant à l’autre, Dieu, un dieu quelconque, va me dire que faire.
Vert.
© éditions POLIS, Athènes
Traduction : Marie-Cécile Fauvin* & Bouboulina Nikaki
* Dans les jardins: titre d’une chanson de Theodorakis dans La Ballade du frère mort.
*Rythistiko: Hôpital où furent transportés les étudiants blessés lors des événements du Polytechneio, en novembre 1973 : révolte (noyée dans le sang) des étudiants contre la dictature des Colonels.
*Nikos Hadjikyriakos-Ghikas : peintre grec considéré comme un pionnier du modernisme en Grèce.
*Messala est l’arrogant adversaire (finalement vaincu) de Ben-Hur dans la course de char du célèbre péplum.
*Marie-Cécile Fauvin est traductrice littéraire du grec.









