Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève (I)

par Bouboulina Nikaki

Achilleas Kyriakidis

Prosateur, réalisateur de court métrages, traducteur littéraire. Prix national de littérature en 2003. Il est né en 1946 au Caire. Il vit a Athènes.

"Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève" par Bouboulina Nikaki - Achilleas Kyriakidis

Défis

                                                            Dieu réalisait pour lui un miracle secret :
                                                            le peloton allemand le tuerait à l’heure convenue ;
                                                            mais dans son esprit, entre l’ordre et l’exécution de l’ordre,
                                                            s’écoulerait une année entière.

                                                                     JORGE LUIS BORGES, Le Miracle secret
 

J’aperçois de loin le feu orange et je ralentis. Je passe au point mort et laisse la voiture rouler lentement, jusqu’à ce que, à l’instant où le feu détone de toute sa rouge sévérité, elle s’arrête tout à fait. C’est une journée pluvieuse et tranquille. À la radio, un baroque moucheté, quelque chose entre Corelli et Torelli : bande-son idéale de vertiges innés. Mon corps, comme par pressentiment, réagit de toute la force qu’il lui reste. Une légère raideur de la nuque et un pincement à la taille, étincelles d’un court-circuit de l’âge, tandis qu’une brûlure d’estomac me rappelle une mésaventure alimentaire de la veille. Je m’étire dans l’espoir de chasser autant de symptômes que possible et reviens à ma position initiale, à cette posture ridicule d’aurige discipliné, absorbé dans la contemplation d’un rond rouge lumineux.

Bien sûr, j’aurais pu aussi ne pas m’arrêter, laisser libre champ à la cinquième, donner une occasion à la machine d’aller au bout de sa vigueur, zigzaguer en expert entre les véhicules et les injures qui seraient arrivées poussées par la tempête verte à ma droite, faire un clin d’œil à la fin qui m’attend de toute façon à un prochain tournant de ma vie.

Un piéton traverse devant moi au passage clouté. J’entends à mes côtés le rugissement d’une quatre-cylindres. Lentement, je tourne la tête à droite : un jeune, lunettes noires au front, mains tambourinant sur le volant au rythme d’une technologie assourdissante, me jauge, l’air de dire : Regarde-moi bien, je ne peux pas retenir ce fauve au pot d’échappement coupé, je ne peux pas retenir ce fauve en moi au pot d’échappement coupé, qui veut s’élancer, conquérir, dévaster la vie, cette même vie que toi, tu as menée à sages allures, voiles abattues, posément ; et maintenant tu pèses si cela vaut la peine de faire la course avec moi, de te mesurer à moi, d’affronter, seul, tout mon futur.

Je regarde à nouveau devant moi. Et soudain on dirait que mon cerveau s’est mis à se vider de tout ce qu’il a accumulé depuis tant d’années en une mnémorragie, à charrier, comme un fleuve, nostalgies, sentiments, idées jamais réalisées – fracture prématurée de tombeau.

Sa main à elle qui rame dans l’éther du sommeil. Des voix pas du tout idéales. Le soleil. L’enfant. Un mot tiré d’on ne sait où ? La main de la mère avec l’alliance. Vera icon : l’écran qui me montre mes entrailles. Le son « bip ». Le Canon de Pachelbel et Dans les jardins*. Le but à la quatre-vingt-onzième minute. Le chantier d’en face. Le dur banc des accusés. Le non étranglé. Le poète aveugle à Rethymno. Le sang de la tomate. L’enfant. Un couloir d’hôpital à l’ampoule cassée. Le médecin qui se penche pour regarder. Le médecin qui se penche pour parler. Le voyage qui n’a pas eu lieu. Une phrase écrite par un autre. Ce plan dans Nostalgia. Les avant-dernières respirations du baron Scarpia. Le sourire de Ioanna, à Kamari. La nuit au Rythmistiko*. Le Sud, de Borges, juste avant qu’on verrouille la porte. La rétrospective Ghikas*. L’enfant. Le médecin qui se penche.

Lui, dans la voiture d’à côté, Messala*, mugit une fois encore son défi, et moi, je ne sais toujours pas si je veux m’engager dans cet affrontement, je ne sais toujours pas si je veux mettre les gaz au coup de feu du starter invisible et m’élancer moi aussi sur cette rectitude d’asphalte lisse, indifférent aux feux, panneaux, phares, exhortations, supplications d’enfants, médecins penchés, radiographies, ce n’est peut-être rien, papa, va doucement, tu vas voir que ce ne sera rien, une ombre est apparue, ce n’est rien une ombre, son ombre pourtant, c’était tout, tout, son ombre quand le soleil se mettait à décliner sur son corps sacré, en « s » sur le sable, je ne sais pas encore si je veux ce soudain paroxysme du futur qui trépigne ; à moins qu’il vaille mieux le laisser là foncer seul en crissant, le priver de ce qui est essentiel à un triomphe : l’adversaire, ruiner son arrogance par le mépris, réduire son duel à une partie de solitaire.

D’un instant à l’autre, Dieu, un dieu quelconque, va me dire que faire.
Vert.

© éditions POLIS, Athènes
Traduction : Marie-Cécile Fauvin* & Bouboulina Nikaki


 

* Dans les jardins: titre d’une chanson de Theodorakis dans La Ballade du frère mort.
*Rythistiko: Hôpital où furent transportés les étudiants blessés lors des événements du Polytechneio, en novembre  1973 : révolte (noyée dans le sang) des étudiants contre la dictature des Colonels.
*Nikos Hadjikyriakos-Ghikas : peintre grec considéré comme un pionnier du modernisme en Grèce.
*Messala est l’arrogant adversaire (finalement vaincu) de Ben-Hur dans la course de char du célèbre péplum.


 

*Marie-Cécile Fauvin est traductrice littéraire du grec.

Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève (II)

par Bouboulina Nikaki

Yorgos Karypidis

Prosateur, réalisateur de longs métrages, il a une présence dans la presse avec des articles de critique en tant qu’ intellectuel. Il a fait des études à l’ École de Beaux Arts et à l’ École de Cinéma à Amsterdam. Il est né en 1946 à Théssalonique. Il vit à Athènes.

"Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève" par Bouboulina Nikaki - Giorgos Karypidis

Une fille, la trentaine passée

Alors qu’il était encore gosse, âgé d’une douzaine, d’une quinzaine d’années, son père l’avait une fois emmené avec lui dans la jeep de l’armée pour lui apprendre à conduire, tandis qu’elle, la fille – enfin, façon de parler : elle approchait la trentaine – travaillait dans les champs. Elle était loin, il était passé en vitesse, il ne l’avait pas vue penchée avec les autres au-dessus des plants de coton, mais elle l’avait remarqué, lui, car il ne portait pas d’uniforme.

La deuxième fois, alors qu’il était étudiant, il était en train d’attendre une condisciple, et elle l’avait vu depuis la cave où l’on avait entassé les victimes des résistants. Occupé qu’il était à fixer la rue, il ne l’avait pas aperçue et, même s’il avait tourné la tête, elle serait restée invisible à ses yeux, debout derrière les vitres occultées par des couvertures.

La fois suivante, il avait maintenant trouvé un travail – ingénieur, dans la fonction publique -, il était sorti avec des amis à lui pour aller manger des fruits de mer. À un moment donné, il avait demandé au garçon, qui sortait de la cuisine en portant des assiettes, où se trouvaient les toilettes, et elle l’avait aperçu car, tandis qu’elle épluchait des pommes de terre, elle avait entendu sa voix et tourné la tête dans sa direction, dans l’embrasure de la porte restée entrouverte car elle était coincée, cependant que le garçon aux assiettes expliquait qu’il faut aller dans le jardin, par là, puis à gauche, près des roseaux, et c’est alors qu’elle l’avait vu.

Ensuite, des années plus tard, une vingtaine peut-être, lui sortait d’un train en sous-sol, et elle l’avait à nouveau aperçu. Fatigué et plutôt mal rasé. Il était passé à côté d’elle, lentement, le dos voûté, il avait monté les escaliers, alourdi par son sac semblait-il. Puis à son mariage, ne paraissant pas son âge alors qu’il frôlait la cinquantaine, de même que sa femme, quoique celle-ci eût peut-être quelques années de plus, même si certains disaient qu’on ne lui donnait pas la quarantaine, à quoi il fallait ajouter la dot, elle donc aussi au milieu des gens, il n’y avait pas foule, mais enfin parmi ceux qui étaient là, et qui jetaient des grains de riz.

Un autre jour dans une banque, alors qu’il s’éloignait du guichet en comptant les billets de mille, elle, des papiers à la main, la dernière dans la queue, et son regard s’était posé sur elle, une fille du peuple – enfin, façon de parler, car elle avait dépassé la trentaine. Devant elle une femme âgée s’appuyait sur une canne, qui l’avait dissimulée à son regard en se penchant, et elle l’avait regardé comme si elle le connaissait, ainsi que regardent les gens qui font la queue à la banque, distraitement, et c’est ainsi qu’il était passé devant elle en comptant ses billets.

Une autre fois, après des vacances sur une île où tout s’était bien passé, mais fatigués par le monde et la cohue, lui dans sa voiture en compagnie de sa femme, ils sortaient du ferry, d’un certain âge désormais tous les deux. Elle était passée à côté d’eux, à pied. Le véhicule ne sortait pas assez vite, l’automobiliste derrière eux klaxonnait, s’impatientait. Il ne l’avait sûrement pas vue.

Puis dans un théâtre, pour un spectacle, un été où elle travaillait là comme ouvreuse et il était entré avec son épouse, les cheveux blanchis, le pas lourd, son épouse le tirant par le bras, c’est là lui disait-elle, non madame avait-elle rétorqué, les places indiquées sur vos billets sont plus à l’arrière, voici les numéros, voici les sièges, l’épouse avait protesté, pourquoi nous ont-ils mis derrière ? Je n’y peux rien, je ne fais que mon travail, allez voir à la caisse. Ils avaient quand même fini par s’asseoir, il lui avait glissé deux billets de cent drachmes et il l’avait regardée avec l’air de dire mais où est-ce que j’ai déjà vu cette fille ?

Un soir de Pâques, lui, avec une canne, sur le parvis de l’église, n’y voyant plus très clair, s’appuyant sur le bras de son fils, son épouse disparue un an plus tôt, et elle se tenant derrière eux, un lampion dans sa main gauche, la main droite glissée dans une poche de sa gabardine car elle avait été broyée par une machine à l’usine et elle la dissimulait (la fille avait touché une indemnité, bien sûr, mais qu’est-ce qu’une indemnité, lorsqu’on a affaire à des idiots, c’était de sa faute, disaient-ils, elle était distraite, où avait-elle la tête, on ne rêvasse pas à l’usine, etc.), “le Christ est ressuscité”, feux d’artifice, embrassades, bises, et elle : “le Christ est ressuscité”, voulez-vous que je prenne votre lampion ? avait juste eu le temps de lui glisser le fils, et il lui avait donné la sainte veilleuse en souriant, “En vérité, il est ressuscité mademoiselle”, et lui les avait vus se sourire, cela l’avait réjoui, ce doit être une de ses connaissances, peut-être même sa petite amie, mais il n’ose pas devant moi, un beau visage, un peu âgée pour lui, mais quelle importance. Et sur le chemin de la maison, il avait pensé à elle. D’où est-ce que je connais cette fille ? Et à table il avait continué de penser à elle, tout en mangeant lentement sa soupe aux abats d’agneau, mais il avait du mal à la visualiser, ses traits se perdaient, les traits de son visage, je veux dire. Et au moment de s’endormir, elle avait entièrement disparu. Maintenant, toutefois, il la distingue nettement, il la voit s’approcher de sa démarche légère tandis qu’elle traverse la pièce, qu’elle passe devant les lits des malades, c’est elle, il le sent, c’est pour lui qu’elle vient, tout de blanc vêtue ainsi qu’une nymphe d’hôpital, le regard triste : qu’avons-nous perdu ? Elle s’assied sur le lit, il se dit qu’elle va pleurer, elle ne pleure pas, ne dit mot, tient les mains (sa main droite est entière) croisées sur les genoux, il étend la main pour les toucher, n’y parvient pas, son bras a dû rapetisser, impossible, je vais y arriver, je vais lui parler, il ne peut lui parler, il tend la main vers le petit bloc (on lui a laissé un petit bloc pour y écrire des messages lorsqu’il veut quelque chose, suite à son cancer du larynx), le crayon tombe sur le sol, trop loin pour lui, il se penche, je vais au moins arriver jusqu’au crayon, elle se tient immobile, les mains croisées, il attrape le crayon, ses mains tremblent, elle a toujours les mains croisées, il essaye d’écrire quelque chose, n’y parvient pas davantage, que se passe-t-il ? pourquoi est-ce que tu ne me parles pas ? que se passe-t-il ? crie quelqu’un depuis le lit voisin, qu’est-ce que vous avez ? courez, ma soeur, courez, ma soeur, ils sont en retard, le jour se lève à peine, il note quelque chose, le jour continue de se lever, ils sont en retard disent des voix, à côté, les yeux s’entortillent, la main est saisie de spasmes, le jour n’en finit pas de se lever, vont-ils finir par arriver, par l’emmener chez le médecin, ce n’est plus la peine, il s’en est allé. On l’emmène quand même.

Puis c’est la fille de salle qui vient enlever les draps, elle emporte également le petit bloc et le crayon (le suivant n’a pas un cancer de la gorge), et sur le bloc elle lit ces mots : “Et pourtant c’est…”, elle arrache la page, la jette dans la corbeille, pour remettre à la soeur un bloc vierge.

Aux obsèques, il n’y a que le fils, en pleurs. Les autres se ressemblent tous. L’oraison funèbre est lue par son ex-chef de service. Un homme bon, digne, un père de famille, que la terre te soit légère. Très cher. Sa voix tremble un peu. Une vieille femme murmure à l’oreille d’une autre : Qui c’est, celle-là? En désignant une fille – enfin, façon de parler, la trentaine passée – et puis qu’a-t-elle à la main droite pour la garder dans la poche de son manteau, ou bien n’a-t-elle plus de main ? Nul ne la connaît. La cérémonie est maintenant terminée, tout le monde s’en va. Il fait nuit. Sur le petit banc à l’extérieur du cimetière, une placette minuscule, la cafétéria d’en face a fermé, la fille va s’asseoir. Immobile, elle tient dans la main gauche la feuille arrachée du bloc, la même page, avec les lettres mêmes tracées par le disparu, et son regard s’attarde sur la phrase entière :
“Et pourtant c’est toi que j’ai aimée”.

© éditions Kastaniotis, Athènes
Traduction: Gilles Ortlieb*

* Gilles Ortlieb est poète et traducteur littéraire du grec.

Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève (III)

par Bouboulina Nikaki

Dimitris Mingas

Prosateur, enseignant. Prix de nouveau prosateur de la revue littéraire grecque Diavazo en 2000. Il est né en 1951 dans la région de Messinia, au Péloponèse. Il vit à Thessalonique.

"Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève" par Bouboulina Nikaki - Dimitris Mingas

CONTRE FA

Conservatoire de Thessalonique
Examens de fin d’études de trombone
Nikas Fotis

Programme de récital

*

1) ALEXANDRE GUILMANT : MORCEAU SYMPHONIQUE
Andante sostenuto. Allegro moderato.

Un, deux, trois… C’est parti ! Fotis, sois concentré… Seul avec l’instrument. Je joue quinze ans d’étude en vingt minutes. Du sang-froid. Aux répétitions, j’y arrivais. Cinq mesures de silence, respirer et… Le premier passage difficile est passé, mais je redoute le contre-fa du dernier morceau. Quinze ans sans lâcher l’instrument. J’étais au cours élémentaire quand mon père m’a emmené à la philharmonie. Nous sommes montés par un escalier grinçant. Dans le couloir on entendait des voix et le vacarme des instruments qu’on accordait. Le chef d’orchestre a décidé de m’inscrire dans les barytons – à l’époque je ne savais pas ce que c’était. Au bord des larmes, je lui ai demandé de me mettre en trompette, pour être avec mon copain Iannis ; mais il a dit que j’avais des lèvres trop grosses, que ce n’était pas compatible. Ça va ; trois mesures de silence et j’entre avec le piano. À la maison, j’ai pleuré, mais le lendemain j’y suis retourné. Il y avait là d’autres enfants, j’en connaissais la plupart. On ne nous a pas donné d’instrument. Un professeur de musique est arrivé, il nous a distribué des cahiers à portées, puis il a dessiné le symbole de la clef de fa au tableau. J’en ai rempli deux pages. Je l’ai recopié cent fois. Voilà quinze ans que je l’ai sous les yeux. Le temps passait, on ne me donnait pas d’instrument, et j’avais envie de partir.

2) ANTONIO VIVALDI : SONATE N° 3
Largo (maestoso, con grandezza).Allegro (sostenuto). Largo. Allegro (non troppo).

Pas trop mal le premier. Voyons maintenant comment je vais me tirer du Vivaldi. Pendant tout mon apprentissage, mon professeur m’a seriné : Travaille, travaille ! Tes lèvres et tes mains finiront par jouer toutes seules, et ta tête suivra l’instrument… Encore une embûche surmontée ! Un outil bien rodé. Capital le rodage de l’instrument. À la fin de ma troisième, j’ai acheté mon premier trombone (un Yamaha d’étude). On est allés le choisir avec M’sieur Spyros – un vieux musicien. Tu as bien de la chance, tu vas avoir un instrument à toi, murmurait-il en chemin. Moi, à ton âge, je jouais sur les épaves de la philarmonie… quand on me laissait y toucher. J’ai ouvert son étui, il resplendissait. J’ai pris la coulisse, j’ai posé mes doigts sur le pavillon. Prends-en bien soin, disait derrière moi M’sieur Spyros. Si tu le bichonnes, il t’aura à la bonne et il t’écoutera.

3) GEORG FRIEDRICH HAENDEL : CONCERTO EN FA MINEUR
Grave. Allegro. Largo. Allegro.

Merde ! Le la m’a échappé dans l’Allegro, mais j’ai tiré un peu la coulisse et je l’ai rattrapé. On a dû s’en apercevoir. Et avec ces lumières qui tombent sur moi, impossible de voir le jury ni ceux qui sont en dessous et qui m’écoutent. Aime-le, disait M’sieur Spyros chaque fois qu’il me voyait. Souffle dedans et traite-le comme si c’était une femme. Et plus tard, mon professeur : Donne-toi à lui ; si tu le négliges, il te lâchera. Dix ans de conservatoire. À étudier sans relâche… Dans mon monde. Un jour, Lina a frappé à la porte de la salle, l’a poussée et ouverte. Sa flûte à la main. Tu pourrais jouer moins fort, s’il te plaît ? a-t-elle dit avec un sourire. Je m’entraîne moi aussi dans la salle d’en face et… Un sourire est entré dans mon monde. J’ai fait une pause ; on est descendus à la cafet’, et je lui ai offert un café. Dès lors je ne l’ai plus dérangée et on ne s’est plus quittés. Lina non plus, je ne peux pas la voir derrière ces satanées lumières. En coulisses, elle se mordait les doigts. Le Haendel m’a un peu fatigué, mais je vais y arriver.

4) JOSEPH-GUY ROPARTZ : PIÈCE EN MI BÉMOL MINEUR
Lento. Allegro.

Allez ! encore celui-là et c’est fini. Est-ce qu’on m’entend bien ? Je ne veux pas regarder le professeur, car à chaque fausse note il se crispe et fait la grimace. Si je voyais maintenant une chose pareille, je serais tétanisé. Sans compter que je redoute les notes aiguës des dernières mesures. Il n’y a pas que le jury : tous les trombonistes de la ville se sont donné rendez-vous. Ils doivent bouger leur main droite dans le vide comme pour trouver la position juste. Je les connais, je faisais ça aussi quand un autre était sur la sellette. Économise ta respiration, Fotis, garde des forces pour le final. Je ne sais pas ce que tu feras, mais ce contre-fa que j’ai raté quand j’ai passé le diplôme, toi, il faut que tu le sortes, me serinait le professeur aux répétitions. Il avait eu son diplôme avec le même morceau. Ne me stresse pas, lui disais-je. Lui, rien à fiche ! Je ne savais pas très bien souffler quand il m’a pris en mains. Des heures innombrables passées ensemble. Un, deux, trois, quatre mesures de silence et en avant pour le final. Et… Bon dieu ! Moi non plus, professeur, je n’ai pas réussi à le sortir, ce putain de fa.


© Dimitris Mingas, Athènes

Traduction : Marie-Cécile Fauvin*

*Marie-Cécile Fauvin est traductrice littéraire du grec.

Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève (IV)

par Bouboulina Nikaki

Stamatis Polenakis

Poète, prosateur, auteur dramatique. Il a fait des études de littérature à l’Université de Madrid. Il est né en 1970 à Athènes, où il vit actuellement.

"Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève" par Bouboulina Nikaki - Stamatis Polenakis

Les Pierres de Cuzco

Le 3 janvier de l’année 1534, Miguel Estete, soldat au service de l’empereur Charles Quint, embarquait au port de Panama à bord du voilier Santa Isabel qui allait le ramener à Séville. Il retournait enfin dans sa patrie, une patrie qu’il avait tant regrettée après bientôt trois années de campagne au sein de cette terre mystérieuse et inconnue, que les indigènes appelaient « les quatre points du monde » , ou, comme ils disaient dans leur propre langue, Tavantinsougiou.

Les innombrables dangers et privations de cette campagne (qu’il imaginait au début comme la plus étrange expérience) étaient loin d’être restés sans récompense, et Estete retournait à Séville la malle pleine de précieux trophées, la plupart d’or et d’argent. Il emportait surtout un pied de chaise tout en or, dont il racontait lui-même à tort et à travers qu’il l’avait détaché, ni plus ni moins, du trône du grand Inca en personne.

Prudent comme il l’était en tout, Estete avait évité de suivre l’exemple de ses compagnons. Nombre d’entre eux, ivres, et pris de vertige à la vue de tant d’or et à la perspective de gains plus grands encore, n’avaient pas hésité à tout jouer aux dés.

Il avait donc vu de ses yeux des richesses indescriptibles (que leurs propriétaires n’ hésitaient pas à échanger pour rien), des butins tout en or, arrachés du flanc des navires, pour changer de mains en un instant. Par un simple caprice du sort, les uns perdaient tout, et les autres triplaient leurs gains, pour les perdre ultérieurement, et ainsi de suite les uns après les autres.

Estete, au contraire, faisant preuve d’une louable maîtrise de soi, ignorait les provocations de ses compagnons et était déterminé à garder tout ce qu’il avait gagné jusque là et à retourner avec, en Espagne, en triomphateur.

En outre, Estete emmenait avec lui un certain nombre de jeunes femmes, qu’il avait arrachées par violence à leurs maisons lors de la retraite de l’armée de Cuzco, et qu’il avait partagées entre lui et ses compagnons.

C’est vainement que l’Espagnol avait tenté, à plusieurs reprises, d’établir un moyen de communication avec ces femmes, malgré l’aide de l’interprète indien, les promesses et les menaces. Elles restaient muettes, abîmées dans leur mélancolie, regardant au loin, vers la seule terre qu’elles connaissaient et qu’elles voyaient s’éloigner peu à peu et disparaître pour toujours. Certaines avaient bien tenté, les premiers jours, de se jeter à la mer, et Estete les avaient averties que, si cela recommençait, il n’hésiterait pas à les garder enchaînées à fond de cale jusqu’à la fin du voyage.

En dehors de ces incidents limités, qui ne pouvaient pas troubler la sérénité et la sécurité de ce voyage, tout paraissait pousser le navire plus rapidement vers sa destination finale, et même la mer semblait avoir conclu une trêve avec l’équipage impatient (le temps était inhabituellement serein pour cette époque de l’année), et tous croyaient que, avec l’aide de Dieu, le voilier lourdement chargé arriverait plus vite que prévu au port de Séville.

Les choses prirent toutefois inexplicablement une mauvaise tournure, le dimanche 12 janvier. La nuit précédente, Estete avait été bouleversé par un rêve singulier : il s’était vu en personne sur la place de Kachamalka (il était donc retourné sur la grand place, le soleil brillait en portant à incandescence les quelques herbes qui se trouvaient sur le terrain), l’endroit était exactement tel que dans son souvenir, si ce n’est que maintenant ne paraissait, nulle part, âme qui vive, il se trouvait tout seul exactement au centre de cette immense place et il sentait ses forces l’abandonner, l’éclat du soleil devenait sans cesse de plus en plus insupportable et il essayait vainement de chercher un abri à l’ombre, un endroit où se protéger des rayons qui brûlaient tout. Il avançait, aveuglé, en essayant de sortir de la place, il touchait de ses mains les murs immenses en s’efforçant de trouver une ouverture, s’écorchant les doigts sur les pierres brûlantes.

Il était donc debout, comme perdu au milieu de ce désert étrange, et nulle part n’apparaissait le moindre signe de vie, aucune trace ni de ses compagnons ni de l’escorte innombrable du monarque indien (cette escorte, il se la rappelait faisant son entrée sur la place, avec des tambours et des chants singuliers qui ébranlaient l’air ; il se souvenait même qu’il avait guetté, soigneusement caché, lui et tous les autres, prêt, le couteau entre les dents. D’autres allaient donner le signal : un mouchoir agité en l’air, une brusque sonnerie de trompettes et un signe du père Valverde. Il n’avait pas fallu attendre longtemps. A l’instant précis où il le fallait, il s’était précipité en avant en poussant des cris.)

Maintenant, il avait brusquement à ses pieds un lézard, unique présence qui se hâtait de se glisser au bas des pierres.

Peu à peu il sentit en quelque sorte sa vision s’éclaircir, et alors il vit soudain très nettement, à l’autre extrémité de la place le trône de l’Inca, vide, briller d’une manière aveuglante sous les rayons du soleil, et il comprit aussitôt que, pendant tout ce temps, ce n’était pas le soleil qui brillait avec une telle intensité, mais le trône lui-même… il vit son corps prendre feu et sentit des aiguilles brûlantes lui percer les yeux et le plonger dans une obscurité plus épaisse.

Malgré tous ses efforts, Estete ne parvenait pas à ouvrir les yeux, à se lever et à se débarrasser de cette douleur insupportable, il leva les mains et supplia Dieu de le débarrasser de ce rêve. A partir de ce moment, il ouvrirait les yeux et s’éveillerait pour toujours dans l’obscurité, il se rendormirait et s’éveillerait, non dans sa cabine du voilier Santa Isabel, mais toujours sous l’aveuglant soleil, solitaire, au centre de la grand place circulaire de Kachamalka.

Post-scriptum : une histoire étrange, et que raconte le poète anglais Jonathan Scot, mériterait d’être rapportée ici. Scot a visité le Pérou aux environs de 1860 et nous a laissé de nombreux renseignements intéressants sur ce pays énigmatique. On a maintes fois contesté la véracité de ses affirmations (le personnage dont il est question est en tout cas attesté, mentionné également dans le long poème lyrique de Leandro Vicente, « les Pierres de Cuzco »).

Cela vaut la peine de citer en entier le passage de Scot (extrait de son ouvrage en deux volumes, Voyage au Pérou, première édition George Bell & Sons, Londres, 1902), à cause du lien qu’il semble avoir avec l’histoire que nous avons contée :

« Durant mon séjour à Cuzco, il m’est arrivé de rencontrer à plusieurs reprises dans les rues du village une curieuse créature. Un mendiant aveugle, d’un âge indéterminé, vêtu de loques, il rôdait toujours solitaire en marmonnant d’étranges paroles en mauvais espagnol mêlé de quelques mots de Quechua. Chaque fois que j’ai essayé de l’approcher, je le mettais en fuite. Comme il suscitait mon intérêt, je me suis renseigné à son sujet. Personne ne sait qui il est ni d’où il est venu. Des vieillards, les anciens du village, m’ont dit qu’ils se souvenaient vaguement de cette même figure, qui traversait les rues en divaguant. Les indigènes, tout en l’appelant « l’espagnol fou », le considèrent comme l’un des leurs et, par compassion, ils lui apportent chaque jour une assiette à manger. Lui-même ne se souvient pas de son nom, dans son délire, il parle souvent de bateaux chargés d’or, d’un signal resté caché derrière les pierres et de murailles invisibles.

Souvent je le vois fuir vers les montagnes et je l’accompagne pendant un moment, ensuite, je le perds et je reviens en prenant la route mélancolique qui mène à quelques maisons, dans le petit village construit en briques, où seules les grandes pierres, recouvertes d’herbes folles, rappellent que, ici même, autrefois, il y avait la splendide principauté des Incas. »

© Stamatis Polenakis

Traduction : Jacqueline Razgonnikoff*

*Jacqueline Razgonnikoff est traductrice littéraire du grec et du russe, ainsi qu’ historienne de théâtre.

Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève (V)

par Bouboulina Nikaki

Tassos Goudélis

Prosateur, critique de littérature et de cinéma, réalisateur de court-métrages. Prix national de litérature en 2003. Il est né en 1949 à Athènes, où il vit actuellement.

"Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève" par Bouboulina Nikaki - Tassos Goudelis

Après-midi avec vue alcoolisée

À partir d’un certain point, mon enveloppe ne me protège plus. Je commence par sentir quelque chose vibrer en moi, comme si cette chose voulait éprouver la résistance du front ou de la poitrine. Mes yeux se voient en train de regarder. Mon second moi s’échappe avec un léger soupir, en se balançant, comme s’il voulait d’abord tâter le terrain, avant de rebrousser chemin : comme s’il n’était pas arrivé à la gare souhaitée et qu’il s’empressait de remonter dans le train avant, pour ainsi dire, que les portières ne se referment sur lui. Il ne se sent pas en sécurité à son ancienne place, c’est sûr, mais l’indolence qui règne dans le compartiment l’aide malgré tout à réprimer son inquiétude. Il regarde le paysage s’ébranler par les fenêtres et, pour l’instant, garde le silence, en faisant preuve de la même discrétion que le passager qui, en face de nous, n’ose pas même feuilleter son journal de peur de troubler notre somnolence. Ce calme, toutefois, est provisoire, nous le savons bien tous les deux, moi et mon second moi, puisque les doigts eux-mêmes qui s’élèvent à hauteur des yeux pour que ceux-là voient si ceux-ci tremblent devant notre regard brouillé demandent dès à présent à connaître leurs noms.

Pour autant, mon second moi n’a pas renoncé, je ne veux même pas y songer, au contraire, nous venons tout juste de commencer. Moi, je suis prêt depuis longtemps, je me suis couché hier soir de bonne heure, la couverture rêche de ma mère tirée jusqu’au ras du cou, et j’ai eu aujourd’hui la visite de mon ami Eric qui a foulé les dalles de notre cour intérieure. Je ne le laisserai plus jamais s’en aller tel que je l’aperçois maintenant, à peine, en train de jouer à notre jeu, en sueur, comme s’il allait cesser d’exister aussitôt qu’il s’éloignera pour rattraper la balle. J’ai peur qu’il ne m’abandonne avant de se rapprocher, en frappant à nouveau la peau circulaire du mal de tête avec le trèfle d’une commotion de jours. Je ferai face, lèvres serrées, pour qu’Eric ne soupçonne rien, à ce qui qui m’apparaît tantôt comme un éblouissement tantôt comme une clarté, malgré tous les goûts de la boisson que j’analyse dans ma bouche comme si c’était ma préoccupation première – je suis capable de faire deux choses à la fois, peut-être même davantage. Déjà, j’ai compris que je suis clandestinement sorti de moi-même, et non pas seulement jusqu’à la chaise voisine du bar où je suis maintenant installé avec un naturel parfait, si bien que je peux m’observer sans broncher. Mon second moi s’est levé en faisant mine de devoir se rendre quelque part à proximité : ce qui lui permet de continuer à m’observer de près, faute de quoi il aurait dû attendre pour ce faire. Tu n’ignores pas le risque qu’il y a à se transporter à l’endroit que tu as choisi : comme si tu étais hypnotisé, préparé d’avance à voir révéler ce que tu redoutes. Tu y parviens pourtant, sans aide, sans devoir fixer la flamme de l’hypnotiseur charlatan, et ce sont seulement tes propres voix auxquelles tu prêtes l’oreille jusqu’à ce que la tension se relâche. Ce relâchement est tout extérieur, car le plancher de bois est disjoint et l’on entend des gens parler. Je les aperçois au rez-de-chaussée à travers les interstices du plancher, cela sent le tas d’herbe humide de la ferme qui nous hébergeait à la sortie de Chalkis, en 1960. Les paysans qui vivaient là ne savaient pas nager, si bien que, derrière le fauteuil paternel posé près du pin maritime, sur la photographie, la vague déserte trouvait une consolation dans les établissements du bord de mer qui servaient une boisson salée comme celle que je bois et hume en ce moment, en observant l’oursin au fond du verre.

Devant moi, sur les assiettes, d’exquises trouvailles paléontologiques avec des colorations que je n’ose pas toucher. Dans la baie vitrée du bar se mêlent sans vergogne images du dehors et images du dedans, toutes en route vers une direction absurde, plus inquiètes encore que moi-même qui pourrais, si je le voulais, ressusciter dans l’instant même, avec une précision de glande salivaire, la saveur du mur dont le revêtement de chaux nourricière répondait à mon appétit d’enfant. Je suis en mesure, non seulement d’énumérer dans l’ordre les noms des gares de l’automotrice du Péloponnèse, mais également d’entendre jusqu’à la plus amoureuse des promesses jamais sussurées et d’en laisser retomber la poussière dans l’atmosphère de la pièce. Je peux dire, également, combien il y a de plis à mon mouchoir et dans quelle poche il se trouve, combien de citrons j’ai dans le frigidaire, quel jour Pasternak est mort, quel est l’élément chimique chloe alumendi si l’inconnu à ma gauche a une soeur, le nombre de globules blancs que j’avais il y a trois ans, si la sonnerie du téléphone retentit en ce moment dans le bureau. Malgré une sérénité inconcevable pour tout autre que moi-même, je conviendrai de mon trouble lorsqu’il faudra que je m’entende me justifier d’une voix presque méconnaissable, comme métamorphosée par un ingénieur du son. Je ne sais pas qui avoue des choses inexistantes, ni pourquoi il est absolument indispensable que mon invisible convive, qui ne s’est pas pas assis à côté de moi, mélancolique, à seule fin de s’empoisonner, se livre à ces aveux. À moins qu’il ne croie que quelqu’un puisse être sauvé dans l’atmosphère suffocante des chambres closes, ou abandonné sous les gravats d’éboulis merveilleux roulant sur un talus d’été. On peut se laisser entraîner sentimentalement au large par des transparences, il n’est pas nécessaire de souffrir et de s’abandonner à l’épuisement pour périr, comme l’avait fait ce nageur suicidaire et incurable qui cherchait désespérément l’horizon dans les eaux profondes de l’île.

Tu peux croire, pendant longtemps, que rien ne t’échappe à travers ta fenêtre immuable et puis il suffit, un beau matin, d’une inclinaison légèrement différente du corps – à croire que tu n’avais pas expérimenté jusqu’alors tous les angles optiques – pour que t’apparaisse ce que tu redoutes le plus. Ainsi, c’est à peu près à la même place que je me tiens au bar, le plus souvent face à l’entrée, par où tout peut arriver, il est vrai, et jusqu’à l’apparition de personnes pas encore nées, sans que personne en soit le moins du monde surpris. Cet instantané mille fois vu sur le mur d’un buveur aux contours indistincts, voici qu’il change et que remonte à la surface quelque chose qui ne cesse de se métamorphoser, son empreinte sur le verre se trouve agrandie sur l’écran, comme sous le regard d’autorités lancées à tes trousses et qui désormais te talonnent de très près.

Mon second moi va et vient, à ce point troublé qu’on ne le reconnaît plus. Cette hâte me déconcerte, et le pire est que je ne parviens pas à m’entendre avec lui. Voilà pourquoi je penche la tête et fixe mon attention sur un point de la table dans l’espoir que le bois changera peut-être de forme. L’attente finit par laisser s’installer l’hypothermie du renoncement auquel j’aspire. Comme si le dernier locataire de mon ancienne maison était revenu cet après-midi, peu avant que ne passe dans la rue l’autocar du soir pour son trajet habituel, et la paresse de l’accompli me trouvera prêt. Je suis maintenant en mesure d’entendre tout ce qui me concerne, mais il arrive que le silence s’empare jusqu’aux cloisons des voisins. Ce n’est pas pour me faire plaisir et me laisser à mes réflexions. C’est simplement que les autres éprouvent la même indolence que moi, et qu’ils sont déterminés, semble-t-il, à s’abandonner eux aussi, après un tel impressionnisme, à ce crepuscule qui ressemble à celui d’aujourd’hui. Mais jusqu’à ce que je ressente moi aussi cette sympathie enfin devenue si proche et que j’appelle à l’aide, il me faudra encore promener une dernière fois ma lampe torche dans le jardin. J’ai dernièrement entendu par là de grands bruissements d’ailes, en quête d’un refuge sans doute, plutôt que pour m’annoncer quelque chose.

© éditions Kedros, Athènes

Traduction: Gilles Ortlieb*


* Gilles Ortlieb est poète et traducteur littéraire du grec.

Χάλα Ομράν περί « γνωστών αγνώστων »

Η Χάλα Ομράν στο ρόλο της Ανδρομάχης στην ομώνυμη παράσταση. Φωτογραφία: Εύη Φυλακτού

(Αναδημοσίευση από την Κυριακάτικη Αυγή 2008)

Χάλα, είσαστε μία από τις σημαντικότερες ηθοποιούς θεάτρου της Συρίας. Έχετε κάνει τις βασικές σπουδές σας στη Δαμασκό και σεμινάρια σε διάφορα μέρη, ενώ δουλεύετε από καιρό και στην Ευρώπη. Όντας μία ηθοποιός ευρωπαϊκών προδιαγραφών και υψηλών απαιτήσεων, έχετε τη δυνατότητα να κάνετε το θέατρο που σας ενδιαφέρει στη Συρία;

Στη Συρία δουλεύω πολύ με την Αμάλ Ομράν, συνoνόματη, και κάνουμε ένα θέατρο έρευνας με βάση την ποίηση. Μάλιστα δουλεύουμε αρκετά πάνω στην ποίηση του Άδωνη. Άλλες φορές μαζί με άλλους ηθοποιούς, άλλες φορές εγώ μόνη με έναν μουσικό κρουστών πάνω στη σκηνή.

Πόσο δύσκολη ήταν αυτή η πρώτη σας ερμηνευτική συνάντηση με την αρχαιοελληνική τραγωδία;

Χρειάζεται μία δύναμη, την οποία πολιτισμικά νομίζω ότι την έχουν οι Άραβες, σε αντίθεση με τους Γάλλους που χρειάζεται να την ψάξουν.

Ποιό ήταν το προσωπικό σας κέρδος από την εμπειρία αυτή της Ανδρομάχης;

Δούλεψα περισσότερο με το κείμενο και πάνω στο κείμενο. Επειδή δούλεψα με τους Γάλλους. Όλη η δουλειά βασίστηκε πάνω στο κείμενο, κάτι που μας λείπει ως γνώση στη Συρία. Είδα το σώμα διαφορετικά.

Πώς υποδέχθηκε το κοινό της Δαμασκού την παράσταση αυτή;

Υπήρχε λίγη αμηχανία διότι είναι άγνωστη η ιστορία στο ευρύ κοινό. Εσάς είναι μέρος της Ιστορίας σας, αλλά στη Συρία δεν ήταν γνωστά όσα συμβαίνουν στο έργο. Καλλιτεχνικά οι απόψεις διίσταντο.

Φαίνεται εξωτικός ο ελληνικός κόσμος στους Σύρους;

Νιώθουν ενστικτωδώς πολύ οικεία.

Υπάρχουν ορατά ίχνη της επίδρασης του ελληνικού κόσμου στον αραβικό κόσμο;

Καταρχάς να πω ότι είναι κοινή γνώση στον αραβικό κόσμο το γεγονός ότι η ευρωπαϊκή Αναγέννηση έγινε με ό,τι γραπτό σώθηκε από τον αρχαιοελληνικό κόσμο χάρη στους Άραβες. […] Κάτι άλλο, παράξενο, είναι ότι οι μεγάλοι δάσκαλοι στις μουσουλμανικές σέχτες σήμερα (Δρούζοι, Αλαουϊτες, κλπ) είναι ο Σωκράτης και ο Πυθαγόρας. Πρόκειται για θρησκείες που κληροδοτούνται από δάσκαλο σε μαθητή, προφορικά, δεν υπάρχει θρησκευτικό βιβλίο. Μάλιστα ο Σωκράτης, ένας από τους μεγάλους δασκάλους αποκαλείται “ νους της σοφίας”.. Και έτσι έχουν περάσει στοιχεία της αρχαιοελληνικής σκέψης και φιλοσοφίας.

Τί έρχεται πρώτο στο μυαλό ενός Σύρου σχετικά με το σύγχρονο ελληνικό πολιτισμό;

Ο Ρίτσος! Κι ακόμη περισσότερο, ο Καζαντζάκης..

Οι μεταφράσεις των αρχαιοελληνικών κειμένων κατάφεραν να μεταφέρουν τη θεατρική γύρη στους Άραβες;

Όχι! Η θέση του θεάτρου είναι αντιστρόφως ανάλογη ως προς το βάρος που απέκτησε η φιλοσοφία. Οι Άραβες αγαπούμε ιδιαίτερα την ποίηση, αλλά το θέατρο δεν μπήκε ποτέ μες στην παράδοσή μας. Υπήρχαν εμπειρίες αλλά χωρίς να αποκτούν μία συνέχεια. Δεν αποτελεί μέρος της Ιστορίας μας. Σήμερα συναντά κανείς ενδιαφέροντα πράγματα στην Τυνησία όσον αφορά στο θέατρο, επειδή βρίσκεται κοντά στη Γαλλία.

Θα παίρνατε το ρίσκο να παίξετε στα αραβικά σε ελληνική παράσταση;

Αυτό είναι κάτι που εύχομαι, όχι ρίσκο!

Πόσες αίθουσες υπάρχουν στη Δαμασκό;

Υπάρχει το Εθνικό Θέατρο που διαθέτει τρεις αίθουσες, επίσης υπάρχουν τέσσερις αίθουσες στην Όπερα, δύο αίθουσες στη Σχολή του Εθνικού Ωδείου και μετά πάμε στα ιδιωτικά θέατρα.

Σε τί συνίσταται το ιδιωτικό θέατρο;

Σε γελοία εμπορικά θεάματα χαμηλού επιπέδου.. Κάποτε φτάνουν στο χιούμορ που ξορκίζει προς στιγμήν τα κακά της μοίρας μας, αλλά πρόκειται για προσωρινή εκτόνωση και ανοχή μιας κατάστασης.

Το Εθνικό Θέατρο χρηματοδοτείται άμεσα από το Κράτος;

Από το ΥΠΠΟ. Δεν αντέχεται πλέον η κατάσταση με το Εθνικό. Κάνει λίγες παραγωγές ελλείψει χρημάτων και συντηρητικές. Εγώ είμαι μάλιστα μέλος του Εθνικού αλλά δεν κάνουμε πολλές δουλειές. Οι νέοι προσπαθούν να σχηματίσουν ομάδες και κάνουν ποιοτικό ανεξάρτητο ιδιωτικό θέατρο, αποφεύγοντας έτσι και τη γραφειοκρατία. Αλλά και πάλι τα πράγματα παραμένουν σαν αποσπασματικές θεατρικές εμπειρίες. Εκτός αυτού, μας έχει κατακλείσει η τηλεόραση και οι ηθοποιοί μπαίνουν στις σχολές ακριβώς για να παίζουν σε τηλεοπτικές σειρές, χάρη στις οποίες γίνονται διάσημοι και κερδίζουν χρήματα. Παρόλ’ αυτά το Ωδείο διατηρεί ένα καλό επίπεδο.

Υπάρχουν ταμπού ή γενικές απαγορεύσεις στοιχείων στις παραστάσεις;

Υπάρχουν θέματα που πρέπει να προσεγγίζονται με συγκεκριμένο τρόπο ή να να μην ονοματίζονται, απλώς να υπονοούνται. Το σεξ, ο ερωτισμός, πρέπει να υπονοούνται.

Τι συγγραφείς ανεβάζουν στις σκηνές;

Οι νέοι δουλεύουν με αυτοσχεδιασμό. Και οι περισσότεροι σκηνοθέτες είναι ηθοποιοί. Γενικά δεν καταλαβαίνουν πόσο σημαντικό είναι το κείμενο. Κατα τα άλλα ανεβαίνουν διάφοροι συγγραφείς. Τραγωδίες όπως η Αντιγόνη ή η Μήδεια, Σαίξπιρ όχι και τόσο, Ίψεν, Στρίντμπεργκ, Γκόγκολ, κάποια Αιγυπτιακά έργα, και έργα που έχουν να κάνουν με την ιστορία μας, αρκετό ρεαλισμό. Οι Σύροι γράφουν ποίηση και οι Αιγύπτιοι, που έχουν κάποιους θεατρικούς συγγραφείς, δνε ξέρω αν και κατά πόσο έχουν ενδιαφέρον. Για μια μεγάλη περίοδο ανέβαινε πάρα πολύ ρωσικό θέατρο. Τώρα λιγότερο. Η επίδραση της Σοβιετικής Ένωσης ήταν μεγάλη, πολλοί καλλιτέχνες και του θεάτρου και του κινηματογράφου έκαναν τις σπουδές τους στην ΕΣΣΔ. Μέχρι και την πτώση του κουμουνισμού υπήρχε μεγάλη φιλία με τις πρώην Ανατολικές χώρες.

Η επιρροή της γαλλικής κουλτούρας αρχίζει τελευταία να γίνεται έντονη στη Συρία. Γιατί αυτή η επιστροφή και γιατί τώρα;

Λόγω της αλλαγής του γενικότερου πολιτικού κλίματος… Πολλοί πλέον πάνε για σπουδές στη Γαλλία.

Πώς αντιλαμβάνεστε το καθεστώς στη Συρία;

Ποτέ δεν ήταν πραγματικά δημοκρατικό. Υπάρχει και κοινοβούλιο και πολιτικά κόμματα και εκλογές αλλά στη Μέση Ανατολή δεν υπάρχει πραγματικά δημοκρατία. Δεν το λέω υποτιμητικά αυτό. Δεν υπάρχει στην κουλτούρα μας αυτό που πήρε η Δύση από την Ακρόπολη. Εμείς έχουμε μείνει πιο αρχαϊκές κοινωνίες. Η σχέση μας με τη θρησκεία κουβαλάει αυτό το είδος του θεού : Θεός, Πρόεδρος, Βασιλιάς. Χρειαζόμαστε να κινεί κάποιος τα νήματα, έναν αρχηγό που να είναι παντοδύναμος και να μας προστατεύει. Ο λαός ποτέ δεν βγήκε από την ιδέα του θεού.

Ούτε στην Ελλάδα. Κουβαλάει αυτή την πολιτική κουλτούρα μοναρχικής χροιάς. Η άνωθεν εξουσία είναι παράλογα αναμφισβήτητη και άκριτη. Και παρά το ότι η Ελλάδα ανήκει στην Ευρώπη, δεν υπάρχει καν διαχωρισμός Κράτους και Εκκλησίας.

Είναι δυνατόν; Οι δυτικοί πάλι λένε ότι το καθεστώς της Συρίας είναι δικτατορικό. Πιστεύω ότι με άλλα κριτήρια ακριβώς το λένε. Νομίζω ότι είναι κάτι άλλο. Πέρασε σοβαρές πολιτικές δοκιμασίες η χώρα. Οι αντιφρονούντες φυλακίζονταν απευθείας. Τώρα δεν είναι έτσι, αλλά υπάρχει μια παραλυσία. Ούτε ο λαός ούτε τα κόμματα κάνουν τίποτα.

Εχει ελπίδες και νόημα να αναπτυχθεί μια πραγματική θεατρική δημιουργία και δραστηριότητα στη Δαμασκό;

Πρέπει να γίνει οπωσδήποτε, για να κινητοποιηθεί ο κόσμος. Να πάρει αλλιώς τη ζωή του. Να μην είναι μοιραία η μόνη του επιλογή η κατανάλωση φαγητού και αλκοόλ. Οι νέοι έχουν ανάγκη να συμμετέχουν σε κάτι ενεργό. Είναι ένα είδος ελευθερίας, ένα οικείο μέσο έκφρασης.

Ωστόσο οι πλαστικές τέχνες είναι αυτές που έχουν ιδιαίτερη άνθιση στη Συρία.

Ναι είναι ο πιο αναπτυγμένος τομέας των τεχνών… Πριν από το ’80 ακόμα είχε αρχίσει η ανάπτυξη αυτή. Στο θέατρο έχουμε μόνο καλούς ηθοποιούς.

Οι θεατρικές επιλογές του Δαμασκός πολιτιστική πρωτεύουσα του Αραβικού κόσμου είναι κάπως περιορισμένης γκάμας: οι εκδηλώσεις όμως στο σύνολό τους έχουν κάποιο ιδιαίτερο ενδιαφέρον;

Το ενδιαφέρον θα είναι αυτό που θα προκύψει στο τέλος. Αυτή τη στιγμή υπάρχουν πολλές πολιτιστικές δραστηριότητες, κάτι που είναι πραγματικά θαυμάσιο και η Δαμασκός είχε τεράστια ανάγκη. Όμως χρειάζεται περισσότερο να μπουν οι βάσεις για υποδομή κάθε είδους καλλιτεχνικής δημιουργίας. Έχουν έρθει πολύ μεγάλα ονόματα από το εξωτερικό αλλά φοβάμαι ότι όλα έχουν έναν τουριστικό χαρακτήρα… σαν βιτρίνα που δείχνει όμορφη τη Δαμασκό, πόσα χρήματα έχουν διατεθεί, πόσο μεγάλα ονόματα έχουν έρθει, αλλά αναρωτιέμαι τι θα μείνει! Επρεπε να γίνουν εργαστήρια, να δημιουργηθούν παραστάσεις, όχι απλώς να φέρουν παραγγελία έτοιμες από το εξωτερικό. Τί θα μείνει μετά;

Μπουμπουλίνα Νικάκη

Helal στην Ανδρομάχη

Χάλα Ομράν "Ανδρομάχη", σκηνοθεσία: Jean-Christof Sais, Δαμασκός πολιτιστική πρωτεύουσα του Αραβικού κόσμου

(αναδημοσίευση από την Κυριακάτικη Αυγή 2008)

Μια αραβόφωνη Ανδρομάχη είδαμε στο πλαίσιο του φεστιβάλ Αθηνών, τη Σύρια ηθοποιό Hala Omran, να παίζει με συμπατριώτες της και Γάλλους ηθοποιούς στα αραβικά και τα γαλλικά την ομώνυμη τραγωδία του Ευριπίδη. Η παράσταση ξεκίνησε μέσα στο μονοετή κύκλο πολιτιστικών εκδηλώσεων “Δαμασκός, πολιτιστική πρωτεύουσα του αραβικού κόσμου”, -που κάθε χρόνο δίνει τη σκυτάλη σε μια διαφορετική αραβική πόλη και που του χρόνου προοιονίζεται να είναι κάποια παλαιστηνιακή-, με συγχρηματοδότηση επιπλέον του γαλλικού πολιτιστικού κέντρου της Συρίας και του Φεστιβάλ Αθηνών. Προσφάτως η Συρία άρχισε μια προσπάθεια αποκατάστασης της παραδοσιακής σχεδόν γαλλοφωνίας της, καθώς τα τελευταία χρόνια και στη Συρία και στο Λίβανο και στην Αίγυπτο η αγγλική έχει πάρει το προβάδισμα και δίνει τα ανάλογα κοινωνικά και πολιτισμικά προϊόντα. Το εγχείρημα της δίγλωσσης αυτής παράστασης, παρουσιάζει εξαιρετικό ενδιαφέρον, πολύ περισσότερο που λειτουργεί ουσιαστικά ως κρίκος ανάμεσα στον ελληνικό με τον αραβικό κόσμο μέσω της γαλλικής αλλά και της παγκόσμιας θεατρικής γλώσσας. Πρόκειται για ένα παρθένο πεδίο πολιτισμικών ανταλλαγών και ζυμώσεων, έτοιμο να υποδεχθεί νέα στοιχήματα αλλά που έχει όμως επίσης την ανάμνηση ισχυρών δεσμών του παρελθόντος.

Η φόρμα της παράστασης, στον κλειστό χώρο του φεστιβάλ “Σχολείο”, στην Πειραιώς 59, ήταν ιδιαίτερη, με αργούς ρυθμούς καθόλη τη διάρκεια και ακινησία κάποια στιγμή της Ανδρομάχης. Το φόντο της στρογγυλής αμμώδους σκηνής όλο μαύρο πανί που μέσα του κρύβονταν οι κουίντες, απ’ όπου ξεπρόβαλλαν και ξετυλίγονταν αργά η τραγωδία και τα πρόσωπα κι απ’ όπου εξίσου αργά και ρυθμικά έσβηναν μέσα στο μαύρο. Η σκηνική λιτότητα αφενός υπογράμμιζε αισθητικά το λόγο, αφετέρου επέτρεπε σκηνές-σκηνές τη δημιουργία ποιητικών εικόνων από το αγκάλιασμα του φωτός με τα σώματα των ηθοποιών. Μόνη περιγραφή, ένα παραλληλόγραμμο από κάθετη προβολή φωτός, πλαίσιο που περιέβαλλε την Ανδρομάχη ως ναός, στοιχείο που ο σκηνοθέτης Jean-Christof Sais αγαπά και έχει χρησιμοποιήσει προ ολίγων ετών με μαύρο φόντο και σε γυμνή σκηνή, από άμμο, για το “Μοναξιά στους κάμπους με βαμβάκι” του Μπερνάρ Κολτές, στο Hôtel de Ville στο Παρίσι. Η θαυμάσια μουσική εγχόρδων του Gilbert Gandil συνόδευε λυρικά και χαμηλόφωνα το δράμα, σβήνοντας τις πολιτισμικές περιοχές σαν βιολί, σαν ούτι, σαν λύρα.

Η αραβική γλώσσα, την οποία αποφάσισε ο Sais να μιλούν οι Τρώες και ο χορός, ενώ τη γαλλική οι Έλληνες, ακουγόταν συγκινητικά σαν φυσική γλώσσα του έργου. Όχι ως προς τη δομή της που είναι πάρα πολύ διαφορετική ή τη σχέση της με το αρχαίο δράμα. Αλλά τα ανοιχτά φωνήεντά της, τα “κ” και κυρίως τα διάφορα “χ” της, με τις βαθιές ανάσες της, δίνουν την αίσθηση να ανασύρουν μέσα απ’ τα σπλάχνα και το διάφραγμα όλο το ιερό της τραγωδίας, τον σάρκινο λόγο· πολύ περισσότερο που, ως γλώσσα αρχαϊκών κοινωνιών, εκφράζει συναισθήματα μέσα από το σώμα και γεννοβολά αδιάκοπα ποίηση. Η δραματουργική επεξεργασία στην αραβική έγινε από τη σπουδαία παλαιστήνια διανοούμενη, πανεπιστημιακό και μεταφράστρια, Marie Elias, η οποία μάχεται για τη θέση του θεάτρου στον αραβικό κόσμο, εισάγοντας σύγχρονο θέατρο. Παρενθετικά: η ίδια δουλεύει εδώ και καιρό πλάϊ στο σημαντικότερο αιγύπτιο σκηνοθέτη θεάτρου Hassan El Geretly πάνω και σε μιαν άλλη ελληνική τραγωδία, την οποία εύχονται να φέρουν και στην Ελλάδα, αν ενδιαφερθεί το Ελληνικό Φεστιβάλ, το φεστιβάλ αρχαίου δράματος στη Θεσσαλονίκη ή το φεστιβάλ Πέρα από τα όρια, για παράδειγμα.

Η Ανδρομάχη παρουσιάστηκε ως ένα δίδαγμα υπερασπιζόμενο αφενός τη γυναικεία φύση και τη γυναικεία αξιοπρέπεια, αφετέρου τους ξένους πολίτες ενός τόπου οι οποίοι μάλιστα βρέθηκαν σ’αυτόν επειδή αρχικά κατακτήθηκαν και όχι από δική τους εισβολή. Στα όρια του σχηματικού, λόγω του διαμοιρασμού της γλώσσας, αλλά επιπλέον και των υπαινισσόμενων αναλογιών της παραπάνω συνθήκης των ξένων με την πιο πρόσφατη ιστορική πραγματικότητα, με τους Άραβες και τους Γάλλους κυρίως, ή τους Δυτικούς και τους Ανατολίτες, με τη θέση της γυναίκας στον Αραβικό κόσμο, η παράσταση δεν έκρυβε τις ραφές και τα μπαλώματά της. Περιείχε στοιχεία τα οποία δεν συγχωνεύθηκαν, δεν ενώθηκαν, ή δεν συνυπήρξαν με τρόπο γόνιμο, ανταλλαγής, είτε αυτό αφορά στα πολιτισμικά, είτε στα αισθητικά στοιχεία, είτε στην ερμηνεία των ηθοποιών. Η αραβική γλώσσα και κουλτούρα δηλαδή δεν υπάρξαν παρά ως ένα δυτικά χρησιμοποιούμενο δομικό στοιχείο του γίγνεσθαι της παράστασης. Δεν έγινε προσπάθεια από το σκηνοθέτη βαθύτερης αναζήτησης και ανίχνευσης πολιτισμικών στοιχείων που να επηρρεάσουν τη δομή και τη ρότα της παράστασης. Οι ηθοποιοί, εξαιρετικοί στην πλειονότητά τους, έφεραν γύρω τους ένα διαφορετικό πλαίσιο μέσα στο οποίο έπαιζε ο καθένας. Δεν υπήρξε μια κοινή γραμμή αντιμετώπισης του έργου διανοητικά, ψυχολογικά και καλλιτεχνικά, αφού οι τόνοι και το ύφος άλλαζαν ενίοτε από τον έναν στον άλλο σαν σε αυτοτελή επεισόδια σειράς. Kαι ενώ ο Jean-Christophe Sais μπορεί να βγάλει ποίηση μέσα από τη λιτότητά των εικόνων του, οι οποίες δεν έλειψαν από την παράσταση και αγγίζουν άλλες χορδές ενός δράματος – επί παραδείγματι αναφέρω σκηνές όπως αυτή της Ανδρομάχης στο βωμό, τη συνάντηση του Ορέστη με την Ερμιόνη, τη συντριβή του Πηλέα μπροστά στο νεκρό σώμα του εγγονού του Νεοπτόλεμου και τη συνάντησή του Πηλέα με τη Θέτιδα που βγαίνει σαν από κουκούλι πεταλούδας στη σκηνή, μέσα σε καθαρό αλλά όχι σκληρό φως- δεν κατάφερε να συντονίσει τα εκλεκτής ποιότητας υλικά του.

Ο χορός ευτυχώς ήταν λιτός και όχι υψηλόφωνος, ειδάλλως θα παρασυρόταν στον απαρχαιωμένο και μουσειακό, γεμάτο στόμφο, τόνο της Ερμιόνης, την οποία υποδύθηκε η Valerie Lang, η οποία όμως δεν έχει μάθει μάλλον ακόμη να συνυπάρχει στη σκηνή. O Daniel Martin, ηθοποιός δοκιμασμένος και από τους αγαπητούς τους αείμνηστου Antoine Vitez, φαινόταν σαν να παίζει έναν Μενέλαο που θα μπορούσε να είναι του Ρακίνα. Ο θαυμάσιος σαιξπιρικός ηθοποιός Thierry Bosc κρατήθηκε για να σωθεί ακριβώς από τα σκοινιά της σαιξπιρικής τραγωδίας, δίνοντας στιγμές ενός εξαίσιου και παραδειγματικής ερμηνείας Πηλέα, αλλά άλλης οκτάβας σε σχέση με την υπόλοιπη ατμόσφαιρα. Ο αξιόλογος Mathieu Genet (Ορέστης), o οποίος δεν δούλεψε για πρώτη φορά με τον Sais, έμοιαζε να δίνει το στίγμα του σκηνοθέτη αλλά η έλλειψη ερμηνευτικού διαλόγου με τους υπολοίπους ήταν δυστυχώς κοινός παρανομαστής. Τέλος, η Hala Omran, στο ρόλο της Ανδρομάχης που έκλεψε στην κυριολεξία την παράσταση, μας συστήθηκε από σκηνής και με την άψογα δίγλωσση ερμηνεία της ως μία πάρα πολύ έξυπνη και ταλαντούχα ηθοποιός, η οποία κατάφερε να φέρει σε πέρας αξιοπρεπώς το βάρος που επωμίσθηκε, παρά τις αντιξοότητες αλλά και τις ρωγμές της σκηνοθεσίας.

Μπουμπουλίνα Νικάκη

Παράσταση στα αραβικά και στα γαλλικά με ελληνικούς υπέρτιτλους

Σκηνοθεσία: Jean-Christophe Sais
Μετάφραση στα αραβικά: Marie Elias
Μετάφραση στα γαλλικά: Jean και Mayotte Bollack (εκδ. Minuit)
Σκηνικά: Jean-Christophe Sais, Jean Tartaroli
Φωτισμοί: Jean Tartaroli
Κοστούμια: Montserrat Casanova
Μουσική: Gilbert Gandil
Ερμηνεύουν:
Louez Ali, Raghad Almakhlouf, Thierry Bosc, Nisrin Fendi, Mathieu Genet, Kouzit Al-Hadad, Lama Hakim, 
Amira Hdife, Gaëlle Héraut, Valerie Lang, Daniel Martin, Kamel Najma, Hala Omran, Iman Oudeh

“Fire And Water” a play by Chryssa Spilioti

Chryssa Spilioti
“My homeland is not a single town,
a single home.
Each
and every country
and every home
is homeland to me”

Comments on the play by the playwright from Greece

The cause for writing “Fire And Water” was twofold: On the one hand, the U.S. invasion of Iraq in 2003 and on the other, the increase of racism all over the West – a West that feels threatened by the steadily increasing numbers of foreigners from different ethnic backgrounds that flood it daily.

The title “Fire and Water” was chosen because these two elements can coexist fine, but if they are made to antagonize, they have the ability to destroy each other, and that is actually the way that the worst case scenarios predict a generalized conflict between East and West could end. We have entered their space and now they enter ours.

The play doesn’t make any attempts of political analysis. I don’t think that it is art’s role to do that. But art is naturally sensitive to whatever feels unfair. So I believe that the fanaticism and the fundamentalism that all Muslims are – indistinguishably – accused of recently, is not absent from the Westerner’s daily frame of mind. We often get as fanatic in matters religious, political or social and become less and less tolerant of anything different.

As Amos Oz says, “a fanatic is whoever wants to impose his/her value system on others.” Even if this “value” is something as simple as a healthy lifestyle, whoever tries to save us, whether we want it or not, through healthy eating, or doing yoga, or quitting smoking, would still be a fanatic, when in his absolute certainty of what is good for us, he is ready to punch our face in, in order to persuade us.

The immigrant, the one who is – by definition – the most different from us, is also the one most vulnerable to our furious attack on anything different. He is the punching bag.

Regarding “Fire and Water,” I would like to clarify that, although the beginnings of the play lie with the immigrant problem and with the conflict between east and west, the play’s primary concern is an entirely different issue. The play doesn’t deal with the differences, but rather with the similarities among people of all latitudes on earth. And not just with the similarities in those characteristics that can be called “positive” or “constructive.” For example the violence that creeps inside all people concerns me.

When this violence needs to be expressed, it usually finds expression through fanaticism of all kinds. What we really want is to devour the other, but we dress up this desire in an ideology, just so we can legalize our desire. This is a way to legalize aggression: the violent imposition of the “correct” religion, of the “correct” way of living.

There is no doubt that civilization manages to slightly “tame” this wild little animal we carry within us. Although my fear is that it might not be possible to entirely tame it (and this is a fear that is also expressed in the play). It is a matter of fact that no civilization competes or rivals with another. All great civilizations have always been the result of the confluence of many different traditions.

It is well known that until the end of the 10th century, an effort unparalleled in the history of civilization took place in Baghdad. This was the effort to translate all texts to Arabic, the result of which was the translation of the entire Greek literature that was available at the time into Arabic. Special attention was paid to the works of Aristotle and his commentators. There are more translations of Aristotle in Arabic than in any European language. Another very interesting point, that is perhaps not so widely known, is that the Arabs were the indirect cause for medieval Europe’s move to the Renaissance. When texts were not available, three hundred Arabic manuscripts of science and translations of ancient Greek literature moved to the west through Spain that was under Arab occupation.

And for all that, Baghdad, the birthplace of civilization once, is for many today a place of barbarians that should be obliterated.

Dunia Michael, an Iraqi writer, describes in her own, poetic way, some snapshots from the 2003 war:

The child woke up and asked the mother.
Mother, what does “enemies” mean?
It is the ghosts that lurk behind the line and turn their guns to the moon.
But the moon is both theirs and ours. Do they only aim our side of the moon?
Yes, sometimes, when they hit it, more than half of it falls off. Then the moon becomes a crescent. And sometimes it disappears all together.
So there are times when they shoot down the other half of the moon? Their own half?
Yes. It is what we call sacrifice. They sacrifice what is theirs, in order to destroy what is ours.
And when are we going to go away?
Where should we go?
Where the moon doesn’t fall.

But let us return to “Fire and Water” and attempt a small summary.

In the play’s storyline, Sahid, an Iraqi living in a European capital with Hayatt, his Iranian mate, imprisons a Westerner who accidentally knocks on his door. He takes him hostage and puts him through the torture of forcibly teaching him Arab history, Arab culture and of explaining to him, who he is.

The Westerner of course suffers through this out of fear and stays with them for seven days and nights, being forced to learn Arab history and poetry. He is forced to learn to speak some Arabic and becomes an expert on their favorite game: chess.

This constant closeness between the two men starts to create a strange friendship between them. A strong coming together of these two souls is the result of the extreme situation and of the ingenuity of the Persian Hayatt, who keeps building bridges of communication between them in every way.

Inadvertently though, she herself becomes the cause for a new clash between them, as the Westerner, who is desperately seeking a way out of his own personal dead ends, falls madly in love with her. When the Arab becomes aware of this, violence erupts.

The bridges between those two – so different from each other – worlds, crumble to dust, never to be built again. Now war seems the only way.

In the play’s last minutes, the Eastern man spreads the world map on the table and invites the Westerner to play a game of chess on it. The whole world and Hayatt is the prize. Hayatt, whose name means life.

Hayatt is dumbfounded from what she perceives as a betrayal by the two men and checkmates them both. She packs her bag, abandons them and goes in search of her freedom.

As far as the Westerner is concerned, he is depicted as just another immigrant in the play. This is the way many of us in the West feel nowadays. We feel immigrants from our own selves, in the words of the play’s main hero. It is the feeling of being a stranger in one’s own country. The Western man is not named in the play. He is only identified as the “Stranger” – a Stranger to himself, a Stranger to others. In the past, we used to say that someone was in the fringes of society – in the underground – but the number of people inhabiting this “underground” is ever increasing. We can of course say that there is some sort of “freedom,” but – more often than not – our freedom is merely a freedom to consume. And not just objects, but also ideas or concepts. It is common knowledge that in the current lack of values, people need to invent their own value system in order to survive.

Hayatt is the only one who still manages to escape the two poles of the conflicts, just like the life she is named after. It is a fact that women are in a better standard in the West than in the East, no question about it. But no matter where a woman lives, there is one thing in common: Even to this day, she manages to survive mostly through indirect means, even when she is professionally a leader, since she still doesn’t get the direct spotlight. Eastern women know this well, since their great-grandmother Scheherazade who managed to save her life for a thousand and one nights from the sultan, by telling him stories and keeping the end from him until the following day.

In closing I would like to mention a phrase by an ancient Greek, Crates of Thebes: “My homeland is not a single town, a single home. Each and every country and every home is homeland to me”. I feel that such a way of thinking can help people into finding the proper proportion for loving with their own place, their personal homeland.

Chryssa Spilioti


Ματέϊ Βίσνιεκ: «Οι όμορφες θλιβερές ιστορίες είναι πλέον παγκόσμιες»

Matei Visniec - photo by Mihaela Marin

Ματέϊ Βίσνιεκ: «Οι όμορφες θλιβερές ιστορίες είναι πλέον παγκόσμιες»

Συζήτηση με τη Μπουμπουλίνα Νικάκη

 

Αντικρύζουμε στο «Εθνικότητά μου..» το ποιητικό απόσταγμα μιας παγκόσμιας πραγματικότητας που δεν έχει πλάκα! Τι προσφέρει το βλέμμα του ποιητή στο σύγχρονο κόσμο;
Ο ποιητής χρειάζεται να μένει νηφάλιος, ψύχραιμος. Εγώ είμαι ποιητής και δημοσιογράφος. Ο δημοσιογράφος παρατηρεί τη φρίκη του κόσμου – αφού 80% των ειδήσεων είναι μια λίστα φρικαλεοτήτων. Ο ποιητής όμως γνωρίζει πως οι πληροφορίες δεν αρκούν… Η λογοτεχνία είναι ένας τρόπος να περάσει κανείς μια πληροφορία μέσω της συγκίνησης, ταρακουνάει τη συνείδηση μέσω της συγκίνησης. Αυτό παραμένει στη μνήμη της ανθρώπινης συνείδησης και πυροδοτεί την κριτική σκέψη. Η πληροφορία έρχεται και παρέρχεται. Είμαστε καταναλωτές τόνων πληροφοριών. Μια συγκίνηση όπως αυτή του θεάτρου δύναται να προκαλέσει πολύ μεγαλύτερη κινητοποίηση.

Αφήσατε τη Ρουμανία στα τριανταένα. Είσαστε «Γάλλος συγγραφέας ρουμανικής καταγωγής»;
Μάλλον ρουμάνος συγγραφέας που γράφει στα γαλλικά. Δεν αισθάνομαι όμως Ρουμάνος, ή Γάλλος, αλλά πολίτης του κόσμου, στο Παρίσι, στην Αθήνα, στο Τόκυο, στο Μόντρεαλ. Μπορώ να αντιλαμβάνομαι τα προβλήματά του, τις αντιθέσεις, τις αντιφάσεις, τις δυνατότητες επιβίωσής του. Χάρη στη γαλλική γλώσσα έγινα γνωστός. Αντιλαμβανόμουν πριν αφήσω τη Ρουμανία πως σε τέτοια γλώσσα έπρεπε να γράψω ώστε να μπω σε διεθνή τροχιά. Εκανα πρώτος το βήμα, δεν περίμενα να έρθουν οι μεταφραστές στη Ρουμανία να με ανακυρήξουν σημαντικό συγγραφέα. Έπρεπε να βγω από τη βόλεψή μου, να γράψω σε γλώσσα ευρείαας κυκλοφορίας.

Στη διευρυμένη Δύση η ταυτότητα ορίζεται από τη γλώσσα, το συναίσθημα, τη χειροπιαστή πραγματικότητα;
Υπάρχουν κουλτούρες με σύμπλεγμα περιθωρίου. Το είδα πρώτα στη Ρουμανία, ως νεαρός συγγραφέας. Η μόνιμη συζήτηση μεταξύ συγγραφέων ήταν γιατί δεν είμαστε γνωστοί στο εξωτερικό. Θεωρούμασταν όλοι υπέροχοι, θαυμάσιοι, ότι γράφαμε απίθανα έργα, ότι ήμασταν οικουμενικοί! Κανείς όμως δεν ερχόταν να μας ανακαλύψει, να μας μεταφράσει, να μας αναδείξει στον κόσμο..

Το ίδιο στην Ελλάδα. Από την άλλη υπάρχει παγκόσμια πολιτισμικός ρατσισμός και χειρισμός μέσα στην εμπορευματοποίηση του πολιτισμού.
Εγώ έζησα σε κοινωνία με πολιτισμικά συμπλέγματα: «Γιατί μόνο 2-3 Ρουμάνοι όπως ο Ιονέσκο ή ο Σιοράν να είναι αναγνωρισμένοι στο εξωτερικό;» Και έψαξα εάν είναι αλήθεια η μάχη των αξιών στη Δύση, εάν υπάρχουν ευρωπαϊκές πρωτεύουσες που έλκουν την ενέργεια και τις δυνάμεις του κόσμου, όπου δίνεται η μεγάλη μάχη για τον πολιτισμό. Δεν είναι έτσι. Οι γεωγραφικά –εντέλει- περιθωριοποιημένες κουλτούρες, μπορούν ανά πάσα στιγμή να έχουν ανάταση, να τραβήξουν την προσοχή του κόσμου. Αρκεί να το μεθοδεύσουν, να βγουν από το σύμπλεγμά τους, να μην παίξουν το παιχνίδι της παγκοσμιοποίησης, να κάνουν πολιτιστική αντίσταση. Όντως ο πολιτισμός γίνεται υποχείριο του συστήματος του παγκόσμιου εμπορίου. Εντάσσεται στην αγγλοσαξωνική λογική της εμπορευματοποίησης του καλλιτεχνικού προϊόντος, η οποία καταργεί το ήθος του δημιουργού. Όμως υπάρχουν χώροι αντίστασης! Εγώ στη γαλλοφωνία βρήκα μία μορφή αντίστασης που μου ταιριάζει. Το εν λόγω «περιθώριο» έχει αξίες να προσφέρει: είναι πολύτιμος ο ξανακερδισμένος χρόνος των ανθρώπινων ανταλλαγών μ’ένα ποτύρι κρασί. Γιατί “time is money”; Ο χρόνος πρέπει να είναι στην υπηρεσία του ανθρώπου, όχι ο άνθρωπος στην υπηρεσία του χρόνου. Σήμερα είναι εύκολες οι ανταλλαγές, υπάρχουνε μεταφραστές, τόποι συνάντησης…

Η «πλύση εγκεφάλου» είναι ρουμανική ανάμνηση ή δυτική εικόνα;
Στη Ρουμανία γινόταν μέσω ιδεολογίας, σε μια κοινωνία απολυταρχική με τρόπο άμεσο, βάναυσο, φρικτό. Εδώ το ίδιο πράγμα γίνεται μέσω των ειδήσεων, των διαφημίσεων, της καταναλωτικής κοινωνίας, των σλόγκαν της. Με την τρομοκρατία, τον φονταμενταλισμό.. Ο φιλελευθερισμός είναι είδος χειρισμού, μετατρέπει τον πολίτη σε καταναλωτή, τον ενοχοποιεί όταν δεν καταναλώνει αρκετά από τη μηχανή της παγκόσμιας οικονομίας…
Tο «πολιτικά ορθό» επίσης, αυτή η πνευματική διαστροφή…
Α! Είδος δικτατορίας! Μεγάλη κουβέντα…

Σε ρουμάνικα φιλμ του ’70, απαντάται μία αίσθηση ψυχωσικής αστυνομοκρατίας, σχεδόν μανίας καταδίωξης…
Ζήσαμε σε μια τεράστια φυλακή, σε απόλυτη σχιζοφρένεια, αρρώστια κυριολεκτικά. Αφενός παίζαμε το θέατρο μιας ολόκληρης κοινωνίας υποτασσόμενοι σε οτιδήποτε ερχόταν άνωθεν, αφετέρου στα σπίτια μας κάναμε κοινωνικοπολιτική κριτική ξεσαλώνοντας. Τόσα χρόνια στη σχιζοφρένεια αυτή, το άτομο χάνει την ταυτότητά του: κάνει αντίσταση ή είναι απολύτως υποταγμένο;

Μας επιβλέπει ο Big Brother του Όργουελ;
Όταν έπεσε ο κομμουνισμός, πριν κάνουμε καν απολογισμό, μας πρόλαβε στη στροφή η παγκοσμιοποίηση και η τρομοκρατία. Αυτή ωθεί στην ολοκληρωτική παρακολούθηση στις δημοκρατικές χώρες ή αλλού, δημιουργώντας το παράδοξο που δεν είχε φανταστεί ποτέ κανείς: στις πιο ελεύθερες χώρες, κάθε άτομο παρακολουθείται νυχθημερόν με προηγμένα μέσα. Επικοινωνίες, κινήσεις λογαριασμών, μετακινήσεις, καταγράφονται και στοκάρονται. Είμαστε μικρόβια στο μικροσκόπιο. Υποτίθεται «για το καλό μας». Πώς να διαφυλάξουμε όμως την ελευθερία μας;

Τί είναι ένα «δικαίωμα» σήμερα;
Μέσα στην αμερικανική κοινωνία, την πιο γενναιόδωρη σε ατομικά δικαιώματα και ελευθερία, υπάρχει ξαφνικά μια γάγγραινα (Γκουαντανάμο), ένας τόπος «μη δικαίου». Το δίκαιο μπορεί να δημιουργήσει τερατώδη πράγματα: το «μη δίκαιο». Μπορεί να χειριστεί και το πιο θεμελιώδες δικαίωμα κατά την υπεράσπισή του και να το καταργήσει, οπότε το άτομο γίνεται μαριονέτα.

Τί σημαίνει στρατός και «εθνικές πουτάνες»;
Βία: θεσμοποιημένη, ζωώδης, ενστικτώδης. Εμφύλιοι πόλεμοι ή βιασμοί γυναικών ως στρατιωτική στρατηγική. Απίστευτος ο μηχανισμός μετατροπής ενός ανθρώπου σε άγριο ζώο! Πώς σε μια μέρα ένας άνθρωπος με σπουδές, οικογένεια, χειραγωγείται από ψεύτικα εθνικά ζητήματα ή πατριωτικά συνθήματα, και οδηγείται σε αγριότητες, βιασμούς και φόνους; Ποιοί είναι οι μηχανισμοί των αντιφάσεων αυτών στον άνθρωπο; Πώς ζει μαζί τους, πώς τις διαχειρίζεται, πώς γέρνει στο καλό ή στο κακό;. Στο σκοτεινό αυτό κομμάτι όπου ο άνθρωπος κρύβει τις αντιφάσεις του, μόνον ο καλλιτέχνης έχει πρόσβαση. Η φιλοσοφία, η ψυχολογία, οι κοινωνικές επιστήμες δεν μπορούν να ερμηνεύσουν κάποιο συγκεκριμένο επίπεδο του άνθρωπου και τον εσωτερικό πόλεμο της ψυχής του, όσο η λογοτεχνία. Κάποια περίοδο στη Βοσνία, οι αντίπαλοι σταματούσαν το μακελειό για να δούνε Santa Barbara! Παρακολουθούσαν την ίδια αμερικανική σαπουνόπερα κι αγαπούσαν τα ίδια τραγούδια! Ύστερα συνέχιζαν…

Ιανουάριος 2008

Εθνικότητά μου: το χρώμα του ανέμου

"Εθνικότητά μου: το χρώμα του ανέμου" του Matei Visniec

(αναδημοσίευση από την ΑΥΓΗ, 2008)

Ο Ματέϊ Βίσνιεκ, γεννημένος το 1956 στο Rădăuţi, κάτοικος Παρισιου, πολυγραφότατος, είναι ένας από τους σημαντικότερους σύγχρονους θεατρικούς συγγραφείς. Αγαπητός σε σκηνοθέτες, διαφόρων γενεών, εθνικοτήτων και χωρών, δεν ξεχνάει να βάζει στην απλή, άμεση και πυκνή γραφή του ένα παγκόσμιο μουσικό χαλί. Το έργο του τίτλου συνίσταται σε μια θραυσματική απεικόνιση του σημερινού κόσμου και της ζωής μέσα σε αυτόν. Λειτουργεί ως σύνολο από κομμάτια ενός σπασμένου καθρέφτη που με το διαφορετικό τους σχήμα αντικατοπτρίζουν την ίδια πραγματικότητα. Πρόκειται για ένα είδος σπονδυλωτού κειμένου, αποτελούμενου από ενότητες τις οποίες ο συγγραφέας αφήνει πλήρη ελευθερία στο σκηνοθέτη να τοποθετήσει και να χρησιμοποιήσει όπως επιθυμεί. Είναι ένας έξυπνος και ξεχωριστός τρόπος να τον κάνει «συνένοχο και συνομώτη» στο ίδιο παιχνίδι, ωθώντας τον να οικειοποιηθεί μέρος της δομής του κειμένου, υπερασπιζόμενος ταυτόχρονα την ιδέα της ελευθερίας, κοινό παρονομαστή στα κείμενά του. Το ιδεολογικό φορτίο του θεατρικού κειμένου χρωματίζει την ίδια την πρακτική του θεάτρου, παίρνοντας ενεργά μέρος στην τρέχουσα συζήτηση περί θεατρικού προσανατολισμού.

Ο Βίσνιεκ, με βλέμμα καθαρό, ιδεολογική νηφαλιότητα, αναγνώσκει την εικόνα που μας περιβάλλει και τις κοινές πλέον παραμέτρους της ζωής των ανθρώπων: από την αυτοπεριχαράκωση μέχρι τη χειραγώγηση και την αγοραφοβία· από την κατανάλωση μέχρι την αυτοθυματοποίηση και την κατάσταση του άβουλου ενεργούμενου· από τον πόλεμο και την πατριδοκαπηλία μέχρι την τρομοκρατία· από τον «ελεύθερο κόσμο» με τη στρέβλωση της ιδέας του δικαιώματος φερειπείν, μέχρι την κηλιδωμένη ανθρώπινη αξιοπρέπεια στα «σύνορα των ανθρωπίνων δικαιωμάτων» και τη μετανάστευση από μέρη του χάρτη που σβήνουν μαζί με την αστυνομικές τους ταυτότητες και το λαμπτήρα του ήλιου. Τα πολυσχιδή ρεύματα ροών της παγκοσμιοποίησης, με την αέναη κυκλοφορία του πλούτου σε λογισμική μορφή, την κατάργηση κατά τόπους των γεωγραφικών συνόρων -όπου αυτό ευνοεί το παγκόσμιο εμπόριο- και την κατάρρευση της δομής του Κράτους, με τους υπερεθνικούς επιχειρηματικούς κολοσσούς και το υπερεθνικό εργατικό δυναμικό, τη διάχυση των πληροφοριών και το σχηματισμό δυνητικών κοινοτήτων, γέννησαν υπερεθνική ισότητα στο επίπεδο της ακόμη πιο άνισης παγκόσμια ανακατανομής του πλούτου. Ανεργία, φτώχεια, αβεβαιότητα, μοναξιά, ανθρωποφοβία, ανασφάλεια, είναι παντού το μότο της καθημερινής ζωής, κι έτσι «οι όμορφες θλιβερές ιστορίες είναι πλέον παγκόσμιες».

Η Έρση Βασιλικιώτη σιγοντάρει σκηνοθετικά επάξια τον Βίσνιεκ, γνωρίζοντας και αναγνωρίζοντας το χιούμορ απέναντι σε μια πικρά ποιητική φωτογραφία του μαύρου ή του θανάτου. Η μεστότητα του κειμένου δεν υπονομεύεται από μια φλύαρη σκηνή ρεαλιστικών περιγραφών και αφηγήσεων, ενώ η κίνηση τονίζει μαγικά τη στατικότητα. Τέσσερις εφαπτόμενες επιφάνειες στο φόντο της σκηνής του θεάτρου Πολιτεία υποδέχονται κατά τη διάρκεια του θεατρικού παιχνιδιού την προβολή του εξαιρετικού βίντεο της Μαρίας Λεωνίδου, το οποίο, μέσα στη διακριτική αυτονομία του, συνδιαλέγεται αισθητικά με τα συναπαντήματα των ιδεών και των συγκινήσεων. Οι ηθοποιοί (Βλάχος, Μελισάρης, Γκεσούλης, Προκοπίου, Κοσκινά, Γλυμακόπουλος, Στεφάνου) στέκονται στο ύψος της ευαισθησίας και της τρέλας του κειμένου, διατηρώντας μεταξύ τους ισότιμες ερμηνευτικές ισορροπίες, απόδειξη μιας συγκροτημένης σκηνοθετικής πρόθεσης. Η παράσταση είναι παραγωγή της νέας καλλιτεχνικής εταιρείας ΑΛΕΞΑΝΔΡΕΙΑ την οποία διευθύνει ο Βασίλης Βλάχος και η οποία προσανατολίζεται σε άγνωστα στην Ελλάδα κείμενα. Το κείμενο κυκλοφορεί ως ανάγνωσμα από τις εκδόσεις ΥΨΙΛΟΝ, 2007, σελ. 84, σε μετάφραση Έρσης Βασιλικιώτη.

Μπουμπουλίνα Νικάκη