En Tunisie, le Théâtre célèbre la Révolution

Journées théâtrales de Carthage 2012

par Wahid Essaâfi

Le théâtre est révolutionnaire par essence. Il n’a pas besoin de tirer parti des événements et ne change en aucune circonstance. Le théâtre est une esthétique née d’une autre esthétique qui le précède et se construit progressivement. Forme globale et absolue, le théâtre ne subit ni événements ni conjonctures : il ne change que par une lente maturation. De ce fait, la révolution n’entraine pas une redéfinition du théâtre.

Le théâtre est révolutionnaire par essence. D’abord représentation de la mythologie, de la croyance ou du contrat social, le théâtre a transcendé la mythologie par la révolte, ébréché les croyances dominantes et remis en question la sacralité des contrats sociaux.

Voici Laïos qui se révolte contre les dieux et conteste la légitimité d’un ordre divin qu’il interpelle. Voici Œdipe tuant le père, épousant la mère, défiant la légitimité de l’ordre social, faisant vaciller le bien-fondé de la norme, repoussant les limites de l’interdit et des seuils infranchissables.

Voici la majestueuse Antigone rejetant Créon qui s’était proclamé protecteur du prince. Et dans le même mouvement, elle fait chuter le prince.

Voici Achille qui refuse le commandement divin qui frappe Iphigénie. Il se soulève contre le sacrifice exigé par les dieux et s’oppose au prince.

Voila Othello tuant Desdémone, le nord qu’elle porte en elle, le nord dont elle l’a calciné, le nord qu’il va détruire pour échapper à son emprise.

Voici les personnages de Molière, étranges et merveilleux, qui à leur tour se révoltent, non plus par la tragédie mais par le recours à une ironie grinçante voire un comique burlesque. Leur surgissement abolit le quotidien, desserre le poids des traditions et instaure une critique radicale de la société.

Et les épopées de Brecht ! Elles remettent en question tout ordre établi et révolutionnent l’espace de la convention artistique. Les acteurs se mélangent au public. Il n’y a plus de comédiens ni de spectateurs.

Tous ceux-là n’ont pas attendu la révolution pour être révolutionnaires. Ils étaient eux-mêmes la grande révolution qui a agité les sociétés humaines, bouleversé les contrats sociaux, ébranlé le religieux dont la présence a changé en conséquence.

Et Yahia Yaîche ! Il n’a pas attendu la révolution pour être ce qu’il est. Enraciné dans sa terre, enfant de son siècle, il a su pressentir un avenir dont seul l’artiste avait perçu les secrets.

Et l’artiste ! Défricheur d’avenir, il sublime les travaux et les jours. Et c’est justement pour cela qu’il est redouté par le prince.

Et voici Nejma attendant sa dernière heure. Elle ne redoute pas la mort. Au contraire, malgré le verdict ultime, elle joue et fait reculer la mort. Riante et épanouie, elle renait à la vie.

Edifiées sur un socle religieux, fondées sur la légitimité première de la croyance, les sociétés humaines n’ont jamais pu maitriser leur contestation par le théâtre. C’est en cela que réside la posture héroïque de l’artiste, mettant en doute aussi bien l’ordre établi que les préceptes religieux. Ce sont ces artistes parfois téméraires qui ont engagé l’aventure, construit des esthétiques, sublimé le réel, accouché de l’art dans toute sa splendeur.

Ceux-là ont fondé l’éloquence de l’ironie et la verve du comique. Ce sont eux qui ont rompu avec une église cherchant à apprivoiser le théâtre à des fins religieuses.

Hormis l’art, rien ne demeure. Car c’est l’art qui a fait vaciller la quiétude divine, détrôné les princes et leurs valets, dénoncé les dévots, défait le clientélisme et la terreur. Malgré toute leur puissance, ces derniers n’ont jamais pu dénaturer l’âme de l’art : les dieux ont succédé aux dieux, les valets et les dévots ont succédé aux valets et aux dévots et seul l’art a résisté sans fin ni déclin.

L’art continue à écrire ses sentences en lettres d’or. Il dessine la beauté des couleurs qui ne s’effacent jamais. Son mouvement perpétuel bâtit de nouvelles esthétiques qui elles-mêmes cèdent le pas à d’autres esthétiques qui à leur tour s’installent dans la durée. L’art évolue sans cesse. Il ne connait jamais de répit. Il a connu toutes les époques, il est enraciné dans le présent, il est une promesse d’avenir. Hormis l’art, ce ne sont que reflets de vanités persistantes et d’idées tenaces pesant sur le cours de nos vies.