par Bouboulina Nikaki
Yorgos Karypidis
Prosateur, réalisateur de longs métrages, il a une présence dans la presse avec des articles de critique en tant qu’ intellectuel. Il a fait des études à l’ École de Beaux Arts et à l’ École de Cinéma à Amsterdam. Il est né en 1946 à Théssalonique. Il vit à Athènes.

Une fille, la trentaine passée
Alors qu’il était encore gosse, âgé d’une douzaine, d’une quinzaine d’années, son père l’avait une fois emmené avec lui dans la jeep de l’armée pour lui apprendre à conduire, tandis qu’elle, la fille – enfin, façon de parler : elle approchait la trentaine – travaillait dans les champs. Elle était loin, il était passé en vitesse, il ne l’avait pas vue penchée avec les autres au-dessus des plants de coton, mais elle l’avait remarqué, lui, car il ne portait pas d’uniforme.
La deuxième fois, alors qu’il était étudiant, il était en train d’attendre une condisciple, et elle l’avait vu depuis la cave où l’on avait entassé les victimes des résistants. Occupé qu’il était à fixer la rue, il ne l’avait pas aperçue et, même s’il avait tourné la tête, elle serait restée invisible à ses yeux, debout derrière les vitres occultées par des couvertures.
La fois suivante, il avait maintenant trouvé un travail – ingénieur, dans la fonction publique -, il était sorti avec des amis à lui pour aller manger des fruits de mer. À un moment donné, il avait demandé au garçon, qui sortait de la cuisine en portant des assiettes, où se trouvaient les toilettes, et elle l’avait aperçu car, tandis qu’elle épluchait des pommes de terre, elle avait entendu sa voix et tourné la tête dans sa direction, dans l’embrasure de la porte restée entrouverte car elle était coincée, cependant que le garçon aux assiettes expliquait qu’il faut aller dans le jardin, par là, puis à gauche, près des roseaux, et c’est alors qu’elle l’avait vu.
Ensuite, des années plus tard, une vingtaine peut-être, lui sortait d’un train en sous-sol, et elle l’avait à nouveau aperçu. Fatigué et plutôt mal rasé. Il était passé à côté d’elle, lentement, le dos voûté, il avait monté les escaliers, alourdi par son sac semblait-il. Puis à son mariage, ne paraissant pas son âge alors qu’il frôlait la cinquantaine, de même que sa femme, quoique celle-ci eût peut-être quelques années de plus, même si certains disaient qu’on ne lui donnait pas la quarantaine, à quoi il fallait ajouter la dot, elle donc aussi au milieu des gens, il n’y avait pas foule, mais enfin parmi ceux qui étaient là, et qui jetaient des grains de riz.
Un autre jour dans une banque, alors qu’il s’éloignait du guichet en comptant les billets de mille, elle, des papiers à la main, la dernière dans la queue, et son regard s’était posé sur elle, une fille du peuple – enfin, façon de parler, car elle avait dépassé la trentaine. Devant elle une femme âgée s’appuyait sur une canne, qui l’avait dissimulée à son regard en se penchant, et elle l’avait regardé comme si elle le connaissait, ainsi que regardent les gens qui font la queue à la banque, distraitement, et c’est ainsi qu’il était passé devant elle en comptant ses billets.
Une autre fois, après des vacances sur une île où tout s’était bien passé, mais fatigués par le monde et la cohue, lui dans sa voiture en compagnie de sa femme, ils sortaient du ferry, d’un certain âge désormais tous les deux. Elle était passée à côté d’eux, à pied. Le véhicule ne sortait pas assez vite, l’automobiliste derrière eux klaxonnait, s’impatientait. Il ne l’avait sûrement pas vue.
Puis dans un théâtre, pour un spectacle, un été où elle travaillait là comme ouvreuse et il était entré avec son épouse, les cheveux blanchis, le pas lourd, son épouse le tirant par le bras, c’est là lui disait-elle, non madame avait-elle rétorqué, les places indiquées sur vos billets sont plus à l’arrière, voici les numéros, voici les sièges, l’épouse avait protesté, pourquoi nous ont-ils mis derrière ? Je n’y peux rien, je ne fais que mon travail, allez voir à la caisse. Ils avaient quand même fini par s’asseoir, il lui avait glissé deux billets de cent drachmes et il l’avait regardée avec l’air de dire mais où est-ce que j’ai déjà vu cette fille ?
Un soir de Pâques, lui, avec une canne, sur le parvis de l’église, n’y voyant plus très clair, s’appuyant sur le bras de son fils, son épouse disparue un an plus tôt, et elle se tenant derrière eux, un lampion dans sa main gauche, la main droite glissée dans une poche de sa gabardine car elle avait été broyée par une machine à l’usine et elle la dissimulait (la fille avait touché une indemnité, bien sûr, mais qu’est-ce qu’une indemnité, lorsqu’on a affaire à des idiots, c’était de sa faute, disaient-ils, elle était distraite, où avait-elle la tête, on ne rêvasse pas à l’usine, etc.), “le Christ est ressuscité”, feux d’artifice, embrassades, bises, et elle : “le Christ est ressuscité”, voulez-vous que je prenne votre lampion ? avait juste eu le temps de lui glisser le fils, et il lui avait donné la sainte veilleuse en souriant, “En vérité, il est ressuscité mademoiselle”, et lui les avait vus se sourire, cela l’avait réjoui, ce doit être une de ses connaissances, peut-être même sa petite amie, mais il n’ose pas devant moi, un beau visage, un peu âgée pour lui, mais quelle importance. Et sur le chemin de la maison, il avait pensé à elle. D’où est-ce que je connais cette fille ? Et à table il avait continué de penser à elle, tout en mangeant lentement sa soupe aux abats d’agneau, mais il avait du mal à la visualiser, ses traits se perdaient, les traits de son visage, je veux dire. Et au moment de s’endormir, elle avait entièrement disparu. Maintenant, toutefois, il la distingue nettement, il la voit s’approcher de sa démarche légère tandis qu’elle traverse la pièce, qu’elle passe devant les lits des malades, c’est elle, il le sent, c’est pour lui qu’elle vient, tout de blanc vêtue ainsi qu’une nymphe d’hôpital, le regard triste : qu’avons-nous perdu ? Elle s’assied sur le lit, il se dit qu’elle va pleurer, elle ne pleure pas, ne dit mot, tient les mains (sa main droite est entière) croisées sur les genoux, il étend la main pour les toucher, n’y parvient pas, son bras a dû rapetisser, impossible, je vais y arriver, je vais lui parler, il ne peut lui parler, il tend la main vers le petit bloc (on lui a laissé un petit bloc pour y écrire des messages lorsqu’il veut quelque chose, suite à son cancer du larynx), le crayon tombe sur le sol, trop loin pour lui, il se penche, je vais au moins arriver jusqu’au crayon, elle se tient immobile, les mains croisées, il attrape le crayon, ses mains tremblent, elle a toujours les mains croisées, il essaye d’écrire quelque chose, n’y parvient pas davantage, que se passe-t-il ? pourquoi est-ce que tu ne me parles pas ? que se passe-t-il ? crie quelqu’un depuis le lit voisin, qu’est-ce que vous avez ? courez, ma soeur, courez, ma soeur, ils sont en retard, le jour se lève à peine, il note quelque chose, le jour continue de se lever, ils sont en retard disent des voix, à côté, les yeux s’entortillent, la main est saisie de spasmes, le jour n’en finit pas de se lever, vont-ils finir par arriver, par l’emmener chez le médecin, ce n’est plus la peine, il s’en est allé. On l’emmène quand même.
Puis c’est la fille de salle qui vient enlever les draps, elle emporte également le petit bloc et le crayon (le suivant n’a pas un cancer de la gorge), et sur le bloc elle lit ces mots : “Et pourtant c’est…”, elle arrache la page, la jette dans la corbeille, pour remettre à la soeur un bloc vierge.
Aux obsèques, il n’y a que le fils, en pleurs. Les autres se ressemblent tous. L’oraison funèbre est lue par son ex-chef de service. Un homme bon, digne, un père de famille, que la terre te soit légère. Très cher. Sa voix tremble un peu. Une vieille femme murmure à l’oreille d’une autre : Qui c’est, celle-là? En désignant une fille – enfin, façon de parler, la trentaine passée – et puis qu’a-t-elle à la main droite pour la garder dans la poche de son manteau, ou bien n’a-t-elle plus de main ? Nul ne la connaît. La cérémonie est maintenant terminée, tout le monde s’en va. Il fait nuit. Sur le petit banc à l’extérieur du cimetière, une placette minuscule, la cafétéria d’en face a fermé, la fille va s’asseoir. Immobile, elle tient dans la main gauche la feuille arrachée du bloc, la même page, avec les lettres mêmes tracées par le disparu, et son regard s’attarde sur la phrase entière :
“Et pourtant c’est toi que j’ai aimée”.
© éditions Kastaniotis, Athènes
Traduction: Gilles Ortlieb*
* Gilles Ortlieb est poète et traducteur littéraire du grec.

