Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève (III)

par Bouboulina Nikaki

Dimitris Mingas

Prosateur, enseignant. Prix de nouveau prosateur de la revue littéraire grecque Diavazo en 2000. Il est né en 1951 dans la région de Messinia, au Péloponèse. Il vit à Thessalonique.

"Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève" par Bouboulina Nikaki - Dimitris Mingas

CONTRE FA

Conservatoire de Thessalonique
Examens de fin d’études de trombone
Nikas Fotis

Programme de récital

*

1) ALEXANDRE GUILMANT : MORCEAU SYMPHONIQUE
Andante sostenuto. Allegro moderato.

Un, deux, trois… C’est parti ! Fotis, sois concentré… Seul avec l’instrument. Je joue quinze ans d’étude en vingt minutes. Du sang-froid. Aux répétitions, j’y arrivais. Cinq mesures de silence, respirer et… Le premier passage difficile est passé, mais je redoute le contre-fa du dernier morceau. Quinze ans sans lâcher l’instrument. J’étais au cours élémentaire quand mon père m’a emmené à la philharmonie. Nous sommes montés par un escalier grinçant. Dans le couloir on entendait des voix et le vacarme des instruments qu’on accordait. Le chef d’orchestre a décidé de m’inscrire dans les barytons – à l’époque je ne savais pas ce que c’était. Au bord des larmes, je lui ai demandé de me mettre en trompette, pour être avec mon copain Iannis ; mais il a dit que j’avais des lèvres trop grosses, que ce n’était pas compatible. Ça va ; trois mesures de silence et j’entre avec le piano. À la maison, j’ai pleuré, mais le lendemain j’y suis retourné. Il y avait là d’autres enfants, j’en connaissais la plupart. On ne nous a pas donné d’instrument. Un professeur de musique est arrivé, il nous a distribué des cahiers à portées, puis il a dessiné le symbole de la clef de fa au tableau. J’en ai rempli deux pages. Je l’ai recopié cent fois. Voilà quinze ans que je l’ai sous les yeux. Le temps passait, on ne me donnait pas d’instrument, et j’avais envie de partir.

2) ANTONIO VIVALDI : SONATE N° 3
Largo (maestoso, con grandezza).Allegro (sostenuto). Largo. Allegro (non troppo).

Pas trop mal le premier. Voyons maintenant comment je vais me tirer du Vivaldi. Pendant tout mon apprentissage, mon professeur m’a seriné : Travaille, travaille ! Tes lèvres et tes mains finiront par jouer toutes seules, et ta tête suivra l’instrument… Encore une embûche surmontée ! Un outil bien rodé. Capital le rodage de l’instrument. À la fin de ma troisième, j’ai acheté mon premier trombone (un Yamaha d’étude). On est allés le choisir avec M’sieur Spyros – un vieux musicien. Tu as bien de la chance, tu vas avoir un instrument à toi, murmurait-il en chemin. Moi, à ton âge, je jouais sur les épaves de la philarmonie… quand on me laissait y toucher. J’ai ouvert son étui, il resplendissait. J’ai pris la coulisse, j’ai posé mes doigts sur le pavillon. Prends-en bien soin, disait derrière moi M’sieur Spyros. Si tu le bichonnes, il t’aura à la bonne et il t’écoutera.

3) GEORG FRIEDRICH HAENDEL : CONCERTO EN FA MINEUR
Grave. Allegro. Largo. Allegro.

Merde ! Le la m’a échappé dans l’Allegro, mais j’ai tiré un peu la coulisse et je l’ai rattrapé. On a dû s’en apercevoir. Et avec ces lumières qui tombent sur moi, impossible de voir le jury ni ceux qui sont en dessous et qui m’écoutent. Aime-le, disait M’sieur Spyros chaque fois qu’il me voyait. Souffle dedans et traite-le comme si c’était une femme. Et plus tard, mon professeur : Donne-toi à lui ; si tu le négliges, il te lâchera. Dix ans de conservatoire. À étudier sans relâche… Dans mon monde. Un jour, Lina a frappé à la porte de la salle, l’a poussée et ouverte. Sa flûte à la main. Tu pourrais jouer moins fort, s’il te plaît ? a-t-elle dit avec un sourire. Je m’entraîne moi aussi dans la salle d’en face et… Un sourire est entré dans mon monde. J’ai fait une pause ; on est descendus à la cafet’, et je lui ai offert un café. Dès lors je ne l’ai plus dérangée et on ne s’est plus quittés. Lina non plus, je ne peux pas la voir derrière ces satanées lumières. En coulisses, elle se mordait les doigts. Le Haendel m’a un peu fatigué, mais je vais y arriver.

4) JOSEPH-GUY ROPARTZ : PIÈCE EN MI BÉMOL MINEUR
Lento. Allegro.

Allez ! encore celui-là et c’est fini. Est-ce qu’on m’entend bien ? Je ne veux pas regarder le professeur, car à chaque fausse note il se crispe et fait la grimace. Si je voyais maintenant une chose pareille, je serais tétanisé. Sans compter que je redoute les notes aiguës des dernières mesures. Il n’y a pas que le jury : tous les trombonistes de la ville se sont donné rendez-vous. Ils doivent bouger leur main droite dans le vide comme pour trouver la position juste. Je les connais, je faisais ça aussi quand un autre était sur la sellette. Économise ta respiration, Fotis, garde des forces pour le final. Je ne sais pas ce que tu feras, mais ce contre-fa que j’ai raté quand j’ai passé le diplôme, toi, il faut que tu le sortes, me serinait le professeur aux répétitions. Il avait eu son diplôme avec le même morceau. Ne me stresse pas, lui disais-je. Lui, rien à fiche ! Je ne savais pas très bien souffler quand il m’a pris en mains. Des heures innombrables passées ensemble. Un, deux, trois, quatre mesures de silence et en avant pour le final. Et… Bon dieu ! Moi non plus, professeur, je n’ai pas réussi à le sortir, ce putain de fa.


© Dimitris Mingas, Athènes

Traduction : Marie-Cécile Fauvin*

*Marie-Cécile Fauvin est traductrice littéraire du grec.