par Bouboulina Nikaki
Tassos Goudélis
Prosateur, critique de littérature et de cinéma, réalisateur de court-métrages. Prix national de litérature en 2003. Il est né en 1949 à Athènes, où il vit actuellement.

Après-midi avec vue alcoolisée
À partir d’un certain point, mon enveloppe ne me protège plus. Je commence par sentir quelque chose vibrer en moi, comme si cette chose voulait éprouver la résistance du front ou de la poitrine. Mes yeux se voient en train de regarder. Mon second moi s’échappe avec un léger soupir, en se balançant, comme s’il voulait d’abord tâter le terrain, avant de rebrousser chemin : comme s’il n’était pas arrivé à la gare souhaitée et qu’il s’empressait de remonter dans le train avant, pour ainsi dire, que les portières ne se referment sur lui. Il ne se sent pas en sécurité à son ancienne place, c’est sûr, mais l’indolence qui règne dans le compartiment l’aide malgré tout à réprimer son inquiétude. Il regarde le paysage s’ébranler par les fenêtres et, pour l’instant, garde le silence, en faisant preuve de la même discrétion que le passager qui, en face de nous, n’ose pas même feuilleter son journal de peur de troubler notre somnolence. Ce calme, toutefois, est provisoire, nous le savons bien tous les deux, moi et mon second moi, puisque les doigts eux-mêmes qui s’élèvent à hauteur des yeux pour que ceux-là voient si ceux-ci tremblent devant notre regard brouillé demandent dès à présent à connaître leurs noms.
Pour autant, mon second moi n’a pas renoncé, je ne veux même pas y songer, au contraire, nous venons tout juste de commencer. Moi, je suis prêt depuis longtemps, je me suis couché hier soir de bonne heure, la couverture rêche de ma mère tirée jusqu’au ras du cou, et j’ai eu aujourd’hui la visite de mon ami Eric qui a foulé les dalles de notre cour intérieure. Je ne le laisserai plus jamais s’en aller tel que je l’aperçois maintenant, à peine, en train de jouer à notre jeu, en sueur, comme s’il allait cesser d’exister aussitôt qu’il s’éloignera pour rattraper la balle. J’ai peur qu’il ne m’abandonne avant de se rapprocher, en frappant à nouveau la peau circulaire du mal de tête avec le trèfle d’une commotion de jours. Je ferai face, lèvres serrées, pour qu’Eric ne soupçonne rien, à ce qui qui m’apparaît tantôt comme un éblouissement tantôt comme une clarté, malgré tous les goûts de la boisson que j’analyse dans ma bouche comme si c’était ma préoccupation première – je suis capable de faire deux choses à la fois, peut-être même davantage. Déjà, j’ai compris que je suis clandestinement sorti de moi-même, et non pas seulement jusqu’à la chaise voisine du bar où je suis maintenant installé avec un naturel parfait, si bien que je peux m’observer sans broncher. Mon second moi s’est levé en faisant mine de devoir se rendre quelque part à proximité : ce qui lui permet de continuer à m’observer de près, faute de quoi il aurait dû attendre pour ce faire. Tu n’ignores pas le risque qu’il y a à se transporter à l’endroit que tu as choisi : comme si tu étais hypnotisé, préparé d’avance à voir révéler ce que tu redoutes. Tu y parviens pourtant, sans aide, sans devoir fixer la flamme de l’hypnotiseur charlatan, et ce sont seulement tes propres voix auxquelles tu prêtes l’oreille jusqu’à ce que la tension se relâche. Ce relâchement est tout extérieur, car le plancher de bois est disjoint et l’on entend des gens parler. Je les aperçois au rez-de-chaussée à travers les interstices du plancher, cela sent le tas d’herbe humide de la ferme qui nous hébergeait à la sortie de Chalkis, en 1960. Les paysans qui vivaient là ne savaient pas nager, si bien que, derrière le fauteuil paternel posé près du pin maritime, sur la photographie, la vague déserte trouvait une consolation dans les établissements du bord de mer qui servaient une boisson salée comme celle que je bois et hume en ce moment, en observant l’oursin au fond du verre.
Devant moi, sur les assiettes, d’exquises trouvailles paléontologiques avec des colorations que je n’ose pas toucher. Dans la baie vitrée du bar se mêlent sans vergogne images du dehors et images du dedans, toutes en route vers une direction absurde, plus inquiètes encore que moi-même qui pourrais, si je le voulais, ressusciter dans l’instant même, avec une précision de glande salivaire, la saveur du mur dont le revêtement de chaux nourricière répondait à mon appétit d’enfant. Je suis en mesure, non seulement d’énumérer dans l’ordre les noms des gares de l’automotrice du Péloponnèse, mais également d’entendre jusqu’à la plus amoureuse des promesses jamais sussurées et d’en laisser retomber la poussière dans l’atmosphère de la pièce. Je peux dire, également, combien il y a de plis à mon mouchoir et dans quelle poche il se trouve, combien de citrons j’ai dans le frigidaire, quel jour Pasternak est mort, quel est l’élément chimique chloe alumendi si l’inconnu à ma gauche a une soeur, le nombre de globules blancs que j’avais il y a trois ans, si la sonnerie du téléphone retentit en ce moment dans le bureau. Malgré une sérénité inconcevable pour tout autre que moi-même, je conviendrai de mon trouble lorsqu’il faudra que je m’entende me justifier d’une voix presque méconnaissable, comme métamorphosée par un ingénieur du son. Je ne sais pas qui avoue des choses inexistantes, ni pourquoi il est absolument indispensable que mon invisible convive, qui ne s’est pas pas assis à côté de moi, mélancolique, à seule fin de s’empoisonner, se livre à ces aveux. À moins qu’il ne croie que quelqu’un puisse être sauvé dans l’atmosphère suffocante des chambres closes, ou abandonné sous les gravats d’éboulis merveilleux roulant sur un talus d’été. On peut se laisser entraîner sentimentalement au large par des transparences, il n’est pas nécessaire de souffrir et de s’abandonner à l’épuisement pour périr, comme l’avait fait ce nageur suicidaire et incurable qui cherchait désespérément l’horizon dans les eaux profondes de l’île.
Tu peux croire, pendant longtemps, que rien ne t’échappe à travers ta fenêtre immuable et puis il suffit, un beau matin, d’une inclinaison légèrement différente du corps – à croire que tu n’avais pas expérimenté jusqu’alors tous les angles optiques – pour que t’apparaisse ce que tu redoutes le plus. Ainsi, c’est à peu près à la même place que je me tiens au bar, le plus souvent face à l’entrée, par où tout peut arriver, il est vrai, et jusqu’à l’apparition de personnes pas encore nées, sans que personne en soit le moins du monde surpris. Cet instantané mille fois vu sur le mur d’un buveur aux contours indistincts, voici qu’il change et que remonte à la surface quelque chose qui ne cesse de se métamorphoser, son empreinte sur le verre se trouve agrandie sur l’écran, comme sous le regard d’autorités lancées à tes trousses et qui désormais te talonnent de très près.
Mon second moi va et vient, à ce point troublé qu’on ne le reconnaît plus. Cette hâte me déconcerte, et le pire est que je ne parviens pas à m’entendre avec lui. Voilà pourquoi je penche la tête et fixe mon attention sur un point de la table dans l’espoir que le bois changera peut-être de forme. L’attente finit par laisser s’installer l’hypothermie du renoncement auquel j’aspire. Comme si le dernier locataire de mon ancienne maison était revenu cet après-midi, peu avant que ne passe dans la rue l’autocar du soir pour son trajet habituel, et la paresse de l’accompli me trouvera prêt. Je suis maintenant en mesure d’entendre tout ce qui me concerne, mais il arrive que le silence s’empare jusqu’aux cloisons des voisins. Ce n’est pas pour me faire plaisir et me laisser à mes réflexions. C’est simplement que les autres éprouvent la même indolence que moi, et qu’ils sont déterminés, semble-t-il, à s’abandonner eux aussi, après un tel impressionnisme, à ce crepuscule qui ressemble à celui d’aujourd’hui. Mais jusqu’à ce que je ressente moi aussi cette sympathie enfin devenue si proche et que j’appelle à l’aide, il me faudra encore promener une dernière fois ma lampe torche dans le jardin. J’ai dernièrement entendu par là de grands bruissements d’ailes, en quête d’un refuge sans doute, plutôt que pour m’annoncer quelque chose.
© éditions Kedros, Athènes
Traduction: Gilles Ortlieb*
* Gilles Ortlieb est poète et traducteur littéraire du grec.

