Le Théâtre Aftaab « en voyage » pour « La Ronde de Nuit »

© Michelle Laurent

Le Théâtre Aftaab « en voyage » pour « La Ronde de Nuit »

 par Thomas Hahn
30.05.2013, à Paris

La troupe de Kaboul parle de migration, de conflits culturels et familiaux, de violence et de gens prêts à se jeter dans le vide. Et pourtant, c’est drôle. Les comédiens qui jouent des réfugiés en transit attaquent avec la force du réel.

Le Théâtre Aftaab, désormais appelé Théâre Aftaab en voyage, a été créé à Kaboul en 2005, suite à un stage donné par Ariane Mnouchkine. Ces enfants du Soleil de la Cartoucherie parisienne en sont aujourd’hui à leur huitième spectacle! Et le soutien du « Soleil » et d’Arian Mnouchkine ne s’est jamais démenti. La création mondiale de « La Ronde de Nuit » a eu lieu, en avril 2013, dans la grande salle mythique su « Soleil ». En même temps, ils sont eux-mêmes le « Soleil », puisque leur nom signifie la même chose en dari, la variante du Persan parlée à Kaboul.

Si le dari est beau, on l’entend ici assez peu. Omid, Wajma, Shohreh et les autres parlent désormais un français impeccable, car pas encore parfait, ce qui est idéal pour conserver, dans la peau des Afghans en transit, une petite distance avec ce pays de non-accueil que la France est devenue. Quand ils parlent dari, c’est pour échanger avec la famille. Leurs proches sont restés au pays, avec leurs reproches et leurs sous-entendus. « Pourquoi tu ne nous as toujours pas faits venir ? Tu veux t’amuser tout seul, sans nous ? » La fiancée qui vit chez les parents de Nader le soupçonne depuis longtemps de lui préférer une Française. Nader est Afghan. Un jour, lui aussi est arrivé de Kaboul avec son sac à dos et l’espoir come seul bien. Mais il a trouvé un travail. Et ce soir, il est en train de vivre sa première journée de gardien de nuit, dans l’entrepôt d’un théâtre. Le voilà qui plonge dans un microcosme presque folklorique.

Dans ce hangar vivent aussi un SDF, une prostituée et autres énergumènes. Un policier fait sa ronde pour traquer les trafics, mais seulement le mardi. Dehors, il neige. Pourtant, cette femme qui entre est fort décolletée. Elle s’assoit devant l’ordinateur de Nader, et la famille de Nader, derrière son écran, est en état de choc. Les coups de théâtre et retournements sont hilarants, d’autant plus que tout repose sur des clivages culturels. La famille, représentant la tradition et l’incompréhension, symbolise le clivage entre ici et là-bas, entre la ville et la montagne, entre hommes et femmes. « Ils ont raison à leur manière », dit Omid Rawendah, qui joue le gardien de nuit. « Ils ne peuvent pas comprendre. »

Soudain, une dizaine de migrants arrivent, couverts de neige, pour passer une nuit dans le théâtre, avant de tenter le passage vers Londres. On sent à quel point les comédiens parlent ici de ce qu’ont connu leurs frères, cousins ou amis. Quand le flic frappe à la porte, si gelé qu’il tombe tel une planche, le côté burlesque de « La Ronde de nuit » reprend le dessus. C’est la nuit, et les sans-papiers finissent par s’endormir. Ils jouent alors les scènes qui les hantent, la violence subie au pays ou pendant le transit.

Bien sûr, la scène n’est pas le hangar de Théâtre du Soleil lui-même. Mais ça y ressemble, drôlement. On parle du château, de la forêt, pas loin des lieux. Au « Soleil », ils ont toujours su parler d’eux-mêmes, de leur engagement et de leur humanité, à travers les pièces. Le scénario de « La Ronde de nuit » rappelle celui de cette pièce de 1997, une « création collective en harmonie avec Hélène Cixous: « Et soudain des nuits d’éveil », où ce sont des réfugiés tibétains qui débarquent dans un théâtre. Ici, Cixous a conseillé l’équipe pour rendre l’écriture plus théâtrale et les rebondissements plus efficaces, comme le dit Hélène Cinque qui signe la mise en scène de cette véritable aventure théâtrale et humaine. « La Ronde de nuit » ne peut qu’être un des spectacles les plus émouvants et les plus passionnants de la saison.

La Ronde de nuit
Création collective par le Théâtre Aftaab en Voyage
Spectacle en français et en dari surtitré
Mise en scène d’Hélène Cinque

Avec : Haroon Amani, Aref Banahar, Taher Beak, Saboor Dilawar, Mujtaba Habibi, Mustafa Habibi, Sayed Ahmad Hashimi, Farid Ahmad Joya, Shafiq Kohi, Asif Mawdudi, Wioletta Michalczuk, Caroline Panzera, Ghulam Reza Rajabi, Omid Rawendah, Shohreh Sabaghy, Harold Savary, Wajma Tota Khil

Les photographies projetées pendant le spectacle sont l’œuvre des artistes Reza et Manoocher Deghati / Webistan