
2 & 3 juillet 2013, au Chypre (Paphos, Nicosie) sélection du spectacle pour la programmation au festival international de Chypre : THEATRE CULTURES
« Antigone » de Sophocle
ADEL HAKIM
THEATRE NATIONAL PALESTINIEN Théâtre d'Ivry Antoine Vitez, à PARIS http://www.theatre-quartiers-ivry.com
spectacle en arabe - surtitré en français
mise en scène: Adel Hakim scénographie et lumière: Yves Collet musiques: Trio Joubran texte arabe: Abd El Rahmane Badawi texte français: Adel Hakim poème Sur cette terre: texte et voix de Mahmoud Darwich assistant mise en scène: Raymond Hosni costumes: Shaden Salim
vidéo: Matthieu Mullot et Pietro Belloni, photos: Nabil Boutros, construction décor: Abd El Salam Abdo, collaboration ateliers: Jipanco, vidéo: Matthieu Mullot et Pietro Belloni, régie lumière: Léo Garnier, régie son: Nicolas Favière, régie plateau: Antoine Raulin, habilleuse: Dominique Rocher
avec les acteurs du THEATRE NATIONAL PALESTINIEN (Jérusalem)
Hussam Abu Eisheh…..……………. Créon
Alaa Abu Garbieh…..……. Hémon, Choeur
Kamel Al Basha……..…. Messager, Choeur
Mahmoud Awad…………. Tirésias, Choeur
Yasmin Hamaar…………. Eurydice, Ismène
Shaden Sali…………..…………. Antigone
Daoud Toutah……..……. Le Garde, Choeur
« Je suis faite pour l’amour, non pour la haine »La terre et le mur
Pourquoi une Antigone palestinienne ?
Parce que la pièce parle de la relation entre l’être humain et la terre, de l’amour que tout individu porte à sa terre natale, de l’attachement à la terre. Parce que Créon, aveuglé par ses peurs et son obstination, interdit qu’un mort soit enterré dans le sol qui l’a vu naître. Et parce qu’il condamne Antigone à être emmurée. Et parce que, après les prophéties de Tirésias et la mort de son propre fils, Créon comprend enfin son erreur et se résout à réparer l’injustice commise.
Adel Hakim
Synopsis
OEdipe, autrefois, a régné sur Thèbes. A sa mort, ses deux fils, Eteocle et Polynice, décident de se partager le pouvoir : chacun règnera un an. Etéocle devient roi, mais au bout de l’année il refuse de céder la place à Polynice. Polynice monte alors une armée avec l’aide des Argiens et attaque Thèbes. Les deux frères vont finir par s’entretuer. Après cette guerre fratricide, Créon, leur oncle, devient roi. Il décide de donner tous les honneurs funéraires à Etéocle et de jeter le cadavre de Polynice aux chiens. Antigone s’oppose à cette décision. Elle veut enterrer son frère Polynice, contrevenant à la loi édictée par Créon. Créon condamne alors à mort Antigone. Hémon, fils de Créon et fiancé d’Antigone, va essayer de sauver la jeune femme qu’il aime. La tragédie se noue, le conflit est déclaré entre morts et vivants.
Une compréhension intime de la tragédie
Ce qui m’a frappé, dès les premières répétitions, c’est la compréhension intime, en profondeur, que l’équipe artistique palestinienne – et en premier lieu les acteurs – avait de l’esprit de Sophocle et de la Tragédie Grecque. D’ailleurs, comme l’a dit un jour avec beaucoup d’humour Husam Abu Eishah qui interprète le rôle de Créon: “Nous comprenons Sophocle parce que la tragédie palestinienne est beaucoup plus ancienne que la tragédie grecque”. Compréhension tant sur le plan formel – musicalité, ironie, lyrisme mais aussi simplicité de la langue, puissance des sentiments – que sur le plan du contenu – connaissance des rhétoriques politiques, du maniement du discours, de la dignité des rebelles, du sens du sacré, des mécanismes de la répression, des relations hommes/femmes. Il apparaît évident que la situation palestinienne, au quotidien, rejoint tous les thèmes traités par Sophocle. Le défi lancé par Antigone à l’autorité répressive, associé à sa décision de mourir au nom de ses convictions, voilà ce qui en fait une figure palestinienne, une représentante de cette jeunesse que l’on peut croiser tous les jours dans les rues de Jérusalem, de Naplouse, de Ramallah…
“Quand on a vécu comme moi, plongée dans le malheur, la mort n’est pas un malheur”
Cette phrase d’Antigone explique à elle seule une résistance qui dure depuis plus de soixante ans et les actes a priori incompréhensibles de gamins qui jettent, au péril de leur vie, des pierres sur des chars et des blindés.
Mahmoud Darwich
Comme Sophocle, le poète palestinien Mahmoud Darwich, décédé en 2008, a su célébrer la lutte des humains pour leur survie et leur dignité dans un monde en folie. Il reconnaissait être proche de l’histoire des Grecs Anciens : « J’ai choisi d’être un poète troyen. Je suis résolument du camp des perdants. Les perdants qui ont été privés du droit de laisser quelque trace que ce soit de leur défaite, privés du droit de la proclamer. J’incline à dire cette défaite ; mais il n’est pas question de reddition ». On entendra la voix de Darwich dans le spectacle, une voix qui a été associée, les dernières années de sa vie, aux musiques du Trio Joubran. Leur musique, la voix du poète, les artistes palestiniens qui ont créé ce spectacle, tout cela est au service de la pièce de Sophocle, si lointaine avec ses 2500 ans d’existence et si proche de par sa vérité humaine.
A. H.
Mais rien au monde ne peut plus le sauver et sa manière d’agir vous fait penser à un cadavre de noyé qui, poussé à la surface par un courant quelconque, heurte un nageur fatigué et met les mains sur lui pour le retenir. Le cadavre ne reviendra pas à la surface, il ne sera même pas sauvé, mais il peut entraîner l’homme au fond.
Franz Kafka – Journal
La spirale d’Hadès
Il y a dans la pièce de Sophocle la mise en place d’un processus inexorable constitutif, dans sa simplicité, du principe même de tragédie. Racine disait que ce n’était qu’avec Bérénice, reine de Palestine, qu’il avait atteint ce niveau d’évidence qui est le propre des grands chefs-d’oeuvre de la Tragédie Grecque. Le coeur de la pièce est l’amour que Hémon, fils de Créon, porte à Antigone. Hémon aime Antigone, mais Antigone aime Polynice. Or Polynice est mort. A partir de là, la machine est lancée, le conflit est déclaré entre morts et vivants. Le cadavre sans sépulture de Polynice, livré comme nourriture aux chiens et aux oiseaux de proie, devient à son tour anthropophage. Sous les apparences du rationnel, la dispute politique et religieuse entre Antigone et Créon ouvre inexorablement la porte des Enfers par laquelle vont s’engouffrer les vivants. Et le cauchemar commence. Hadès devient le personnage invisible mais principal avec, à ses côtés, le fantôme d’OEdipe et toute la généalogie des Labdacides. Créon fait resurgir Hadès dès lors qu’il prononce cette phrase : « Les plus courageux cherchent à s’enfuir quand ils voient Hadès en face ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’un face à face qu’on redoute – comme Ismène – ou qu’on souhaite – comme Antigone. Au milieu d’une mer d’une infinie tristesse – celle du néant, du ciel sans limite ou du monde souterrain, chacun mesure l’immensité de sa solitude devant l’Incontournable, et l’intensité de son amour pour la vie et pour les vivants. Malgré une fuite effrénée des âmes vers la folie et l’anéantissement, la pièce de Sophocle est un chant d’amour et d’espoir, une symphonie des sentiments, un météore précieux et brillant incrusté dans le noir du ciel qui semble vouloir reculer l’ombre même de la mort, en attisant notre goût pour la lutte et pour la vie.
A. H.
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