collaborateur artistique: Jean-Yves Ruf
collaborateur lumière: Zvezdan Miljkovic
son et musiques originales: Frédéric Morier
assistant son: Jocelyn Raphanel
costumes: Piotr Skiba
vidéo: Jean-Luc Marchina
assistants vidéo: Baptiste Milési, Marc Vaudroz
assistants à la scénographie: Thomas Beimowski, Simira Raebsamen
interprètes: Grazyna Maszkowska, Mariola Odzimkowska
avec: Anthony Boullonnois, Audrey Cavelius, Claire Deutsch, Thibaut Evrard,
Pierre-François Garel, Adeline Guillot, David Houri, Aurore Jecker,Charlotte
Krenz, Lucas Partensky, Guillaume Ravoire, Lola Riccaboni, Mélodie Richard,
Alexandre Ruby, Matthieu Sampeur
production: Théâtre Vidy-Lausanne
coproduction: Les Nuits de Fourvière / département du RhôneLa Colline – théâtre national, MC2: Grenoble
avec la participation artistique du Jeune Théâtre National
et avec le soutien de l’Institut Polonais de Paris
La pièce de Lars Norén Catégorie 3.1 a paru à l’Arche Éditeur
qui en est le représentant théâtral.
Après Factory2 et Persona Marylin, Krystian Lupa entame une nouvelle exploration, avec comme point de départ Catégorie 3.1 de Lars Norén, auscultation quasi ethnographique des marges sociales. Le titre désigne la case réservée aux cas sociaux dans les formulaires de l’administration suédoise. Dans la pièce, alcooliques, drogués, prostitués, psychotiques, SDF, chômeurs peuplent Sergelstorg, une place du centre de Stockholm.
Les personnages, en panne d’existence et d’histoire, baignent dans une réalité qui, à la manière d’un acide, les dépersonnalise et fait de la scène le lieu où ils viennent se dissoudre. Ou peut-être se sauver? C’est la question que veut poser Lupa entouré, pour sa première création en français, de jeunes actrices et acteurs issus d’écoles d’art dramatique francophones. Comme à son habitude, l’improvisation est au centre du travail : il s’agit pour les acteurs de réinventer leurs rôles en écrivant des monologues intérieurs inspirés par les personnages de Norén, d’explorer les forces de l’irrationnel et du subconscient, et de donner vie sur scène à une réalité pétrie de leurs imaginaires.
Des personnages en panne
Ce qui m’a le plus fasciné dans le texte de Norén, c’est de constater à quel point beaucoup de ces personnages sont désintégrés. Leurs mécanismes sont en panne. Chacun est en panne d’une autre manière. D’ailleurs ce qui m’ennuie un peu, c’est que le fait d’être en panne se répète de façon un peu trop systématique. D’un autre côté, c’est bien sûr une vérité de cette réalité. Ici, aucune intrigue ne se développe. Si jamais une graine commence à germer, elle est aussitôt détruite. Ces personnages commencent souvent quelque chose, mais le perdent aussitôt. Ils ont d’énormes problèmes pour s’appuyer sur leur logique propre. Un peu comme si la réalité était un acide qui dépersonnalise chacun. Tout ce qui est logique arrive d’ailleurs. Des familles, par exemple. C’est comme si l’on venait dans ce lieu pour se dissoudre, pour s’oublier. La question est: cette action de dissoudre est-elle davantage un secours ou une catastrophe?
Ce texte, j’aurais peur de l’aborder comme on aborde un texte classique. Pourquoi cette matière recueillie sur le terrain devraitelle maintenant être traitée comme une bible ? Ce n’est pas du Shakespeare. C’est du témoignage brut, même si on a le sentiment d’un certain sacré. Il y a un rituel mystérieux qui apparaît dans cet endroit, un métalangage. Le lieu a presque un caractère de palimpseste, avec une superposition de couches, où on devine les traces des couches antérieures. Les didascalies posent de vraies questions. Il y a par exemple un chien qui arrive. Il est perdu, il a peur. Il s’approche d’une personne mais ne lui fait pas confiance. Et tout d’un coup, comme pris de frayeur, il s’enfuit ! C’est une réalité qui est décrite, mais qu’il n’est pas possible de répéter. Par conséquent, vouloir l’interpréter de façon classique nous mènerait à quelque chose de faux.
Krystian Lupa
extraits de propos recueillis à Wroclaw en février 2011 par René Zahnd
Quelques paroles de Krystian Lupa saisies au vol par Michel Bataillon aux nuits de Fourvière le 30 mai 2011.
extraits
Catégorie 3.1, cet énorme matériau dramatique de Lars Norén, je l’ai considéré comme un magasin, une espèce d’entrepôt où tu entres sans savoir précisément ce que tu veux. Tu te laisses prendre, envahir par lui et tu te mets à acheter comme dans un rêve. Rentré chez toi, tu te demandes si tu as fait une bêtise ou bien si tu as commencé un voyage qui va avoir pour toi une valeur que tu ne connais pas encore. Voilà comment j’ai traité le matériau de Norén. Ce matériau, c’est d’abord une langue, celle des gens qui se trouvent en marge de la vie normale. Notre vie normale corrige tout le temps notre langage personnel et officiel. Notre vie active dans la société exige de notre part un certain rationalisme, une décence à laquelle nous formons nos personnalités. Chez Norén, on devient de plus en plus primitif – évidemment l’alcool, les narcotiques, la drogue sont des outils qui aident, mais ce n’est pas la seule cause – on descend à un niveau inférieur, jusqu’à une langue intérieure qui est toujours en nous et à laquelle nous n’avons pas toujours un accès direct.
Dans cette zone-là, peut-être fait-on la connaissance d’un être humain, non seulement du point de vue social ou psychologique mais encore comme une sorte de précédent particulier, comme un symptôme de la chute. Cette zone-là nous donne quelque chose d’universel qui nous concerne tous. Chacun de nous peut se retrouver lui aussi dans la situation où se trouvent les personnages. C’est ce que Norén nous donne de plus fort dans cette pièce. Les dangers qui les guettent sont pour nous actuels et, à cause de leur chute, ces personnages nous disent de nous des choses qui nous appartiennent en propre, dont nous ne nous rendons pas compte et que nous ne voulons pas savoir, ce qui parfois revient au même. […]
Pour Salle d’attente j’ai choisi un groupe de jeunes afin de ne pas dire que c’est une dégénérescence de l’homme qui arrive avec l’âge. L’homme commence son déclin à partir du moment où il sort de 7 l’école. Notre utopie du développement est une forme de mensonge. Tchekhov parle de cela dans toutes ses pièces. Je voulais rencontrer ce groupe de jeunes au moment où ils deviennent des adultes, au moment de l’épanouissement de leurs personnalités. Ce qui caractérise la jeunesse aujourd’hui c’est qu’elle essaye de salir ce moment d’épanouissement maximum par toutes sortes de pathologies. Les drogues, on peut le dire, sont liées à l’éclosion, à la recherche d’un épanouissement plus grand encore. Et il s’avère soudain que cet épanouissement est la mort. C’est quelque part dans notre nature et la drogue ne fait que nous aider.
Ce groupe de jeunes gens, garçons et filles, a pris en charge le processus d’identification avec les personnages de la pièce avec une fascination incroyable et je m’y attendais. On ne sait pourquoi, d’une manière mystérieuse, cette zone apporte à notre imagination un flux symbolique. On peut dire que nous avons envie de chuter avec ces gens-là comme on s’enfonce parfois dans des rêves d’horreur. On sait que les pires cauchemars nous arrivent quand on est jeune. Quand on a vingt ans, on a peur de la mort d’une façon extatique. La fascination de ces jeunes gens est aussi pour moi une expérience particulière très mystérieuse, comme si c’était un sujet sur lequel ces jeunes d’une autre génération que la mienne pouvaient me dire quelque chose que moi je ne sais pas.
Texte paru dans le programme des Nuits de Fourvière
Dans la marge
Cela fait plusieurs années que je m’intéresse de près à des textes qui traitent de ces personnes en marge de la société, ces individus qui sont de façon quotidienne, méprisés voire rejetés par autrui. Le principal problème ici, et ce pourquoi le sujet me touche autant, est que leur condition de vie n’attire que trop peu l’attention. Et se sentant rarement concernée, la population considère ces gens comme un véritable problème social.
Ce que je constate également dans l’attitude de ces marginaux, c’est que ceux qui osent parler d’eux, de leur condition, ne veulent pas appartenir à cette catégorie de population; tandis que ceux qui sont véritablement touchés, dans le sens de “blessés”, par le problème cessent d’en parler. En réalité, ils ont forcément beaucoup de choses à dire et à partager.
Au-delà de l’attitude, je me suis également beaucoup attardé sur la thématique du langage. La manière dont ces personnes, que l’on peut considérer comme “des personnalités abîmées”, interprètent leur ressenti ainsi que la manière dont ils s’expriment au quotidien. En effet, il arrive fréquemment que le langage ne soit pas en phase avec notre âme. Ce moment fragile que nous rencontrons lorsque les choses que nous souhaitons exprimer deviennent difficiles à retranscrire. En résumé, nous pouvons dire que la langue a un rôle d’annihilateur. Il a tendance à anéantir ce que l’on ressent. À partir du moment où l’on a transformé nos pensées, nos ressentis, nos blessures par le biais de la parole, tout change. Tout est question de frontière entre le dedans et le dehors, le concret et l’abstrait, le connu et l’inconnu, le langage et la pensée. Il me semble que ces individus complètement désintégrés, qui sont comme rejetés par notre culture ont, dans leur propre intérieur, des messages forts à nous transmettre. À nous de prendre le temps d’écouter et de comprendre leurs messages, quelle que soit la forme de transmission.
Interview de Krystian Lupa par Jean-Luc Marchina, extrait, mars 2011
Krystian Lupa
Né en 1943 à Jastrzebie Zdroj en Pologne, il étudie les arts graphiques à l’Académie des beaux-arts de Cracovie. Il commence sa carrière de metteur en scène à la fin des années soixante-dix au Teatr Norwida de Jelenia Gora, tout en dirigeant quelques productions au Stary Teatr de Cracovie, dont il devient le metteur en scène attitré en 1986. Depuis 1983, il enseigne la mise en scène au Conservatoire d’art dramatique de Cracovie. Influencé par Tadeusz Kantor (son “maître”, avec le cinéaste Andreï Tarkovski) et grand lecteur de Jung, il développe sa conception du théâtre comme instrument d’exploration et de transgression des frontières de l’individualité (exposée dans un texte intitulé Le Théâtre de la révélation). Il monte d’abord les grands dramaturges polonais du XXe siècle : Witkiewicz, Wyspianski, Gombrowicz (Yvonne, Princesse de Bourgogne, 1978, Le Mariage, 1984) et conçoit entièrement deux spectacles: La Chambre transparente (1979) et Le Souper (1980). En 1985, il crée Cité de rêve au Stary Teatr d’après le roman d’Alfred Kubin (L’Autre Côté). Parallèlement à la mise en scène d’oeuvres dramatiques, Tchekhov (Les Trois Soeurs, Festival d’Automne, 1988), Genet, Reza, Schwab (Les Présidentes, 1999), Loher (Les Relations de Claire, 2003), la littérature romanesque, particulièrement autrichienne, devient son matériau de prédilection. Il adapte et met en scène Musil (Les Exaltés, 1988 ; Esquisses de l’homme sans qualités, 1990), Dostoïevski (Les Frères Karamazov, 1988, Odéon-Théâtre de l’Europe, 2000), Rilke (Malte ou le Triptyque de l’enfant prodigue, 1991), Bernhard (La Plâtrière, 1992 ; Emmanuel Kant et Déjeuner chez Wittgenstein, 1996 ; Auslöschung-Extinction, 2001), Broch (Les Somnambules, 1995, Festival d’Automne à Paris, 1998), Boulgakov (Le Maître et Marguerite, 2002), Nietzsche et E. Schleef (Zarathoustra, 2006).
Créateur de théâtre complet, il s’impose à la fois comme concepteur d’adaptations, plasticien (il signe lui même les scénographies et les lumières de ses spectacles) et directeur d’acteurs (connu pour son long travail préparatoire avec les comédiens sur la construction des personnages). Ses spectacles sont également marqués par un travail singulier sur le rythme, temps ralenti dans le déroulement de l’action scénique, souvent concentrée autour de moments de crises. De nombreux prix ont distingué son travail, dernièrement le Prix Europe pour le théâtre (2009). À la suite de Factory 2, il crée Persona.Marilyn et Le Corps de Simone (deux volets d’un projet autour des figures de Marilyn Monroe et Simone Weil) ; Salle d’attente.0 au théâtre Polski de Wroclaw.
Lars Norén
Lars Norén naît en 1944 à Stockholm dans une famille d’hôteliers restaurateurs suédois. Précoce, il écrit des poèmes dès ses douze ans. C’est d’ailleurs en tant que poète qu’il se fait d’abord connaître en publiant de nombreux recueils de poésie dès 1962. Passant par une grave crise schizophrénique après la mort de sa mère en 1963, il est interné dans un hôpital psychiatrique. Poèmes, drames en série, huis clos, Lars Norén ne cesse d’écrire durant son internement. C’est en 1973 qu’il débute comme auteur dramatique avec Le Lécheur de souverain, une commande du Théâtre Dramaten de Stockholm. Si cette pièce est d’abord un échec, elle deviendra, lors de sa reprise à la fin des années 80 un véritable succès à scandale. S’en suit une intense activité dramaturgique avec l’écriture de plus de quarante pièces en vingt ans, dont une vingtaine sont traduites et publiées en français. Nourri de ses propres obsessions, le théâtre de Lars Norén est puissant et d’une grande violence. Traitant principalement des relations familiales, du thème de la séparation, l’auteur quitte finalement les étroits cercles familiaux pour descendre dans la rue de Stockholm, écouter la voix des plus démunis, la voix de ceux qui ne sont jamais entendus dans la Suède moderne. De cette expérience aux côtés des marginaux naît Catégorie 3:1 (nom sous lequel l’administration de la ville de Stockholm désigne ceux qui vivent dans la marge), premier volet de la trilogie Morire di clase. Ce spectacle est l’une des productions théâtrales les plus discutées dans la Suède des années 90. Il marque également un tournant dans l’oeuvre du dramaturge. Le théâtre de Norén devient alors “sociologique”, abordant la tragédie des sociétés contemporaines, traitant des bas-fonds des métropoles occidentales. En 1999, Lars Norén devient directeur artistique du Riks Drama, “troupe permanente” du théâtre national itinérant suédois, le Riksteatern*. En 2000, il adapte et met en scène Si c’est un homme de Primo Levi. 2001, il met en scène La Mouette de Tchekhov au Théâtre des Amandiers de Nanterre, en 2002, la pièce reçoit le prix de la critique du meilleur spectacle étranger. 2002, Lars Norén écrit et met en scène Eaux calmes au Deutsches Theatre à Berlin, puis au Riks Drama avec des comédiens suédois; il traduit en suédois Quelqu’un va venir de Jon Fosse. En 2003, Norén écrit et crée Froid. En 2004, Guerre est créée par Lars Norén au Théâtre Vidy-Lausanne; il réalise une version de Kyla pour la télévision suédoise. En 2006, il met en scène au Riksteatern, Terminal 3 et Terminal 7, en février; à l’occasion du festival Ibsen à Oslo, il présente Petit Eyolf, dont la première a eu lieu le 14 septembre. En 2007, il met en scène Anne Timser dans Le 20 novembre au festival de Liège; il publie et met en scène À la mémoire d’Anna Politkovskaïa, en référence à la célèbre journaliste russe assassinée en octobre 2006. En janvier 2008, il présente Guerre au Rattlestick Playwrights Theater à New York.
L’ensemble de son oeuvre est mondialement jouée. On peut notamment citer: 1989, La Veillée, mis en scène par Jorge Lavelli au Théâtre national de la Colline. En 1992, Robert Cantarella met en scène Sourires des mondes souterrains. En 1993, Claudia Staviski présente Munich-Athènes. 2000, Jean-Louis Martinelli met en scène Catégorie 3.1 au Théâtre national de Strasbourg. En 2001, Acte et Venir et disparaître sont créées au Riks Drama (mais non mises en scène par l’auteur). En 2002, Musique silencieuse est créée dans une mise en scène de Lennart Hjulström ; Détails est créée à Copenhague dans une mise en scène de Billie August, puis au Dramaten à Stockholm. 2003, Démons est montée à Mexico; Sang est mise en scène par James MacDonald au Royal Court à Londres; le réalisateur Kristian Petri adapte November et Détails pour en faire un film ; Emballage d’hiver est créée au Théâtre national d’Oslo; Création de Catégorie 3.1 au Théâtre Siri d’Helsinki. En juin 2005, Guerre est montée au Habima Theatre de Tel Aviv dans une mise en scène d’Ilan Ronen. 2006, Terminal 4 et Terminal 8 sont créées le 29 novembre au Stadteater de Stockholm dans une mise en scène de Lennart Hjulström. 2007 et 2008, Jean-Louis Martinelli présente Kliniken et Détails. 2010, Thomas Ostermeier présente Démons à la Schaubühne à Berlin, puis au Théâtre de l’Odéon.
Les Éditions de l’Arche ont publié ses principales pièces créées en France: La Force de tuer (1988); La Veillée (1989); Munich-Athènes (1992); Automne et hiver (1993); Démons (1994); Sang (1999) ; Bobby Fischer vit à Pasadena, Embrasser les ombres et Acte (2002); Catégorie 3.1 (2002); Guerre (2003); Biographies d’ombres et Froid (2004); Crises et Tristano (2007) ; Le 20 novembre (2007) ; Détails (2007) ; Journal intime d’un auteur (2009).
* Le Riksteatern est le théâtre national itinérant suédois, il produit uniquement des spectacles
en tournée. Il présente différents spectacles de théâtre (classique, moderne, pour enfants, pour
un public de sourds et de muets etc.), de danse, musicaux. Le Riks Drama est l’une des “troupes”
du Riksteatern.