Prix Europe pour le Théâtre 2011, St-Petersbourg

Metamorphosis by Kafka, directed by Gisli Örn Gardarsson

Prix Europe pour le Théâtre 2011, St-Petersbourg


 

Le double corps de Faust

par Alice Carré
France

Pour peu que la programmation du Festival du Prix Europe, qui s’est tenu cette année à Saint-Pétersbourg, soit révélatrice des nouvelles réalités artistiques européennes, le jeune théâtre puiserait de quoi revitaliser les pratiques textuelles dans les arts du corps comme la danse et le cirque. C’est du moins la démarche qu’adopte la compagnie Vesturport de Reykjavik, qui présente une adaptation de la Métamorphose de Kafka, ainsi que du Faust de Goethe. Ce Faust à l’islandaise a pour cadre une maison de retraite, lieu du corps empêché et meurtri, où l’on s’acharne à combattre l’usure dans une scène réussie d’aérobic sur chaise roulante. L’illustre Professeur Faust au crépuscule de sa vie constate la vacuité de son existence et regrette de tout ignorer des plaisirs de la chair. Méphisto et ses sbires, acrobates de formation, interviennent alors pour lui laisser entrevoir ce qu’un corps jeune et sensuel pourrait lui offrir. La pièce fusionne avec les arts du cirque : un grand filet de trampoline surplombe la salle, les entrées diaboliques se font désormais par le plafond, et le trapèze devient l’outil d’expression de la sensualité de la jeune Greta, aimée de Faust. Ce n’est pas l’amour, mais le désir qui pousse le héros à la métamorphose, redoublant ainsi le jeu sur la transformation de l’acteur en un corps autre. La mise en scène propose une réflexion complexe sur le théâtre dans le théâtre, ouvrant une mise en abyme dans laquelle elle ne plonge pas. La voie tracée par le metteur en scène Gisli Örn Gardarsson, si elle n’est pas d’une nouveauté radicale, a le mérite de ne pas sombrer dans une performance tape à l’œil au détriment de tout propos dramaturgique, défaut majeur des compagnies portugaise et tchèque également primées. Cette lecture de Faust éclaire au contraire un point souvent obscur de l’œuvre, sa dimension charnelle, qui s’ajoute à cette métaphore de l’humanité tiraillée entre grandeur et faiblesse.


 

Les métamorphoses théâtrales

par Dorina Khalil-Butucioc
Moldavie

Le théâtre assiste toujours à de singulières métamorphoses qui renversent hardiment ses traditions et suscitent régulièrement de « nouvelles réalités théâtrales » – tel était le slogan du Prix Europe pour le Théâtre 2011. Un des prix est revenu à juste titre au Théâtre VesturPort, créé en 2001, qui s’attache à mettre en scène La Métamorphose de Kafka, et à mettre en verbe les « métamorphoses » du pacte entre Mephisto et Faust de la pièce homonyme de Goethe.

L’acteur/metteur en scène Gisli Örn Gardarsson, en collaboration avec David Farr (Lyric Hammersmith Theatre), se rallie à une nouvelle tendance théâtrale mondiale d’adaptation de textes non dramatiques. Ils inversent la direction initiale de l’idée kafkaïenne de la métamorphose homme-insecte et saisissent la métamorphose de la famille moderne standardisée. Dans Faust, le metteur en scène met à l’épreuve le texte traditionnel de Goethe en proposant à l’homme, rêvant ou fou, de vendre son âme au diable pour métamorphoser son corps vieux en un corps jeune.

La compagnie théâtrale d’Islande n’a pas besoin d’un pacte avec Méphisto pour étaler les possibilités des métamorphoses physiques de leurs corps. Acteurs, acrobates ou gymnastes nous fascinent dans ces spectacles par leurs ingéniosités acrobatiques, leurs compétences gymniques et leurs évolutions aériennes.

La scénographie aussi joue avec la notion de métamorphose : on passe du plan vertical au plan horizontal dans le premier spectacle et à la captation de la salle entière sous une toile d’araignée, étirée dans Faust. (quel rapport avec le thème de la métamorphose ? ce n’est pas explicite) Bjorn Helgason, Hartley TA Kemp métamorphosent aussi de leur côté les réfractions de la lumière…

La théâtralité brillante et poétique du premier spectacle, fantastique et terrifiante du second, est le résultat de toutes ces métamorphoses, la musique du tandem Nick Cave et Warren Ellis soutenant le rythme monotone, mais étonnant dans Metamorfosis, et le tempo rapide, explosif, mais harmonieux dans Faust. À Saint-Pétersbourg, le corps théâtral européen a reçu le choc d’une énergie nouvelle et « métamorphosante » par une troupe d’Islandais talentueux.


 

Plateau à cœur ouvert

par Caroline Châtelet
France

Parlant de sa création, Kristian Smeds dit s’être nourri de La Trilogie new-yorkaise de Paul Auster et avoir été mu par le désir d’inviter le public dans les coulisses du théâtre. Si, au final, c’est Mr. Vertigo du romancier américain que le metteur en scène finlandais adapte, Kristian Smeds et son équipe ouvrent bien, jusqu’au vertige, les portes de la fabrique du théâtre. Vertige de ce roman de la démesure, dans lequel le personnage éponyme maîtrisant la lévitation raconte son parcours, avec en toile de fond les étapes marquantes de l’histoire du XXe siècle. Vertige de la mise en scène, qui nous submerge de sons, d’images et d’esthétiques. Vertige, enfin, que produit la tension perpétuelle entre la double exigence de mise en jeu du fond et de la forme. Cette volonté de dévoiler au public l’envers du décor s’énonce d’emblée, par l’installation du gradin sur scène puis par la rotation de ce dernier. À l’image du parcours initiatique chaotique et touffu de Mr. Vertigo, le spectacle traverse de multiples atmosphères. À tel point que l’ensemble apparaît parfois comme un surenchérissement vain, un son et lumière enivrant jusqu’à la nausée au sein duquel les interprètes peinent à trouver leur place. Ce jusqu’à ce qu’un basculement s’opère doucement, transformant la tension forme/fond en articulation logique. Derrière le spectaculaire se dessine alors la tentative sincère d’une équipe de transmettre dans un laboratoire exubérant et fragile toute la complexité d’un récit.


 

Un « Voyage » très mal organisé

par Vita Khlopova
Russie

Cette année le prix « Les nouvelles réalités théâtrales » a été décerné à plusieurs compagnies, parmi lesquelles on trouve celle du metteur en scène tchèque Viliam Docolomansky. Son premier spectacle, Théâtre, a mis en exergue les capacités physiques de ses danseurs-comédiens-chanteurs, mais l’enjeu de la représentation n’était pas du tout clair. L’autre représentation, donnée très tard dans la nuit, montrait trois fragments de ses travaux : La Chanson des émigrants, Salle d’attente et Projet Lorca. Chacun d’entre eux était fort digne d’intérêt, tant par le sujet que par le travail réalisé. Pour La chanson des émigrants, V. Docolomansky s’est appuyé sur de vieilles chansons (vieilles de 200 à 300 ans) d’émigrants slovaques, retravaillées avec ses chanteurs. Travail remarquable, malheureusement présenté dans de mauvaises conditions. L’autre fragment, Salle d’attente, se déroulait dans la salle d’une gare où attendaient de futures victimes de l’Holocauste. Le troisième fragment du spectacle Journey tentait de restituer l’univers de Garcia Lorca, sa vie, ses voyages, son assassinat. Chants et danses étaient magnifiquement exécutés et atteignaient un rare degré de qualité.

La question est de savoir pourquoi n’ont été proposés que des fragments de spectacles au lieu d’une représentation entière. Autrement on aurait peut-être compris pourquoi Viliam Docolomansky a obtenu ce prix. Reste que l’impression de son œuvre reste aussi fragmentaire que la présentation de ses travaux.


 

Une lecture du roman d’Ulitskaya

par Anne Manyara
Kenya

La quête du sens de notre existence humaine, un thème qui transcende les frontières culturelles, a profondément marqué la mise en scène d’Andrzej Bubień de Daniel Stein, traducteur, pièce tirée d’un roman de Lyudmila Ulitskaya et représentée au théâtre de l’île Vasilievsky à St-Petersbourg, le 13 avril 2011.

Ce thème a été particulièrement accentué par le décor et la présence fantomatique de mannequins pendus par le cou, capes et capuchons drapant un corps invisible. Cela a créé une atmosphère sombre, renvoyant à la certitude prégnante de notre mortalité.

Au sujet des personnages représentés (Daniel Stein, son frère Avigdor, et d’autres personnages sur la vie desquels Daniel Stein a eu de l’influence), Bubień explique qu’il voulait « qu’une partie de ces vies soit présentée sur la scène afin de parler avec le public de ce que peut être la vie humaine ».

On le doit en grande partie au texte même du roman qui, par ailleurs, n’a pas été très bien adapté. En effet, la mise en scène ne parvient pas à vraiment transposer le roman en une pièce de théâtre. Le manque de lien entre chaque personnage et une interprétation figée ne permettent pas à la pièce de prendre toute sa dimension, et de proposer une lecture vive du roman d’Ulitskaya.


 

Correction : Marie-Cécile Fauvin


 
 

* Les critiques ont été écrites par les stagiaires du groupe français au sein du stage organisé par l’AICT (Association internationale de la critique de théâtre) et co-organisé par le Prix Europe, sous la direction de Jean-Pierre Han, vice-président de l’AICT, enseignant de critique dramatique, d’esthétique théâtrale et d’autres matières, au sein de l’Institut d’études théâtrales de la Sorbonne nouvelle, Paris III-Censier, mais aussi à Paris X-Nanterre et à l’université d’Evry.