Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève (IV)

par Bouboulina Nikaki

Stamatis Polenakis

Poète, prosateur, auteur dramatique. Il a fait des études de littérature à l’Université de Madrid. Il est né en 1970 à Athènes, où il vit actuellement.

"Littérature contemporaine grecque: voix de forme brève" par Bouboulina Nikaki - Stamatis Polenakis

Les Pierres de Cuzco

Le 3 janvier de l’année 1534, Miguel Estete, soldat au service de l’empereur Charles Quint, embarquait au port de Panama à bord du voilier Santa Isabel qui allait le ramener à Séville. Il retournait enfin dans sa patrie, une patrie qu’il avait tant regrettée après bientôt trois années de campagne au sein de cette terre mystérieuse et inconnue, que les indigènes appelaient « les quatre points du monde » , ou, comme ils disaient dans leur propre langue, Tavantinsougiou.

Les innombrables dangers et privations de cette campagne (qu’il imaginait au début comme la plus étrange expérience) étaient loin d’être restés sans récompense, et Estete retournait à Séville la malle pleine de précieux trophées, la plupart d’or et d’argent. Il emportait surtout un pied de chaise tout en or, dont il racontait lui-même à tort et à travers qu’il l’avait détaché, ni plus ni moins, du trône du grand Inca en personne.

Prudent comme il l’était en tout, Estete avait évité de suivre l’exemple de ses compagnons. Nombre d’entre eux, ivres, et pris de vertige à la vue de tant d’or et à la perspective de gains plus grands encore, n’avaient pas hésité à tout jouer aux dés.

Il avait donc vu de ses yeux des richesses indescriptibles (que leurs propriétaires n’ hésitaient pas à échanger pour rien), des butins tout en or, arrachés du flanc des navires, pour changer de mains en un instant. Par un simple caprice du sort, les uns perdaient tout, et les autres triplaient leurs gains, pour les perdre ultérieurement, et ainsi de suite les uns après les autres.

Estete, au contraire, faisant preuve d’une louable maîtrise de soi, ignorait les provocations de ses compagnons et était déterminé à garder tout ce qu’il avait gagné jusque là et à retourner avec, en Espagne, en triomphateur.

En outre, Estete emmenait avec lui un certain nombre de jeunes femmes, qu’il avait arrachées par violence à leurs maisons lors de la retraite de l’armée de Cuzco, et qu’il avait partagées entre lui et ses compagnons.

C’est vainement que l’Espagnol avait tenté, à plusieurs reprises, d’établir un moyen de communication avec ces femmes, malgré l’aide de l’interprète indien, les promesses et les menaces. Elles restaient muettes, abîmées dans leur mélancolie, regardant au loin, vers la seule terre qu’elles connaissaient et qu’elles voyaient s’éloigner peu à peu et disparaître pour toujours. Certaines avaient bien tenté, les premiers jours, de se jeter à la mer, et Estete les avaient averties que, si cela recommençait, il n’hésiterait pas à les garder enchaînées à fond de cale jusqu’à la fin du voyage.

En dehors de ces incidents limités, qui ne pouvaient pas troubler la sérénité et la sécurité de ce voyage, tout paraissait pousser le navire plus rapidement vers sa destination finale, et même la mer semblait avoir conclu une trêve avec l’équipage impatient (le temps était inhabituellement serein pour cette époque de l’année), et tous croyaient que, avec l’aide de Dieu, le voilier lourdement chargé arriverait plus vite que prévu au port de Séville.

Les choses prirent toutefois inexplicablement une mauvaise tournure, le dimanche 12 janvier. La nuit précédente, Estete avait été bouleversé par un rêve singulier : il s’était vu en personne sur la place de Kachamalka (il était donc retourné sur la grand place, le soleil brillait en portant à incandescence les quelques herbes qui se trouvaient sur le terrain), l’endroit était exactement tel que dans son souvenir, si ce n’est que maintenant ne paraissait, nulle part, âme qui vive, il se trouvait tout seul exactement au centre de cette immense place et il sentait ses forces l’abandonner, l’éclat du soleil devenait sans cesse de plus en plus insupportable et il essayait vainement de chercher un abri à l’ombre, un endroit où se protéger des rayons qui brûlaient tout. Il avançait, aveuglé, en essayant de sortir de la place, il touchait de ses mains les murs immenses en s’efforçant de trouver une ouverture, s’écorchant les doigts sur les pierres brûlantes.

Il était donc debout, comme perdu au milieu de ce désert étrange, et nulle part n’apparaissait le moindre signe de vie, aucune trace ni de ses compagnons ni de l’escorte innombrable du monarque indien (cette escorte, il se la rappelait faisant son entrée sur la place, avec des tambours et des chants singuliers qui ébranlaient l’air ; il se souvenait même qu’il avait guetté, soigneusement caché, lui et tous les autres, prêt, le couteau entre les dents. D’autres allaient donner le signal : un mouchoir agité en l’air, une brusque sonnerie de trompettes et un signe du père Valverde. Il n’avait pas fallu attendre longtemps. A l’instant précis où il le fallait, il s’était précipité en avant en poussant des cris.)

Maintenant, il avait brusquement à ses pieds un lézard, unique présence qui se hâtait de se glisser au bas des pierres.

Peu à peu il sentit en quelque sorte sa vision s’éclaircir, et alors il vit soudain très nettement, à l’autre extrémité de la place le trône de l’Inca, vide, briller d’une manière aveuglante sous les rayons du soleil, et il comprit aussitôt que, pendant tout ce temps, ce n’était pas le soleil qui brillait avec une telle intensité, mais le trône lui-même… il vit son corps prendre feu et sentit des aiguilles brûlantes lui percer les yeux et le plonger dans une obscurité plus épaisse.

Malgré tous ses efforts, Estete ne parvenait pas à ouvrir les yeux, à se lever et à se débarrasser de cette douleur insupportable, il leva les mains et supplia Dieu de le débarrasser de ce rêve. A partir de ce moment, il ouvrirait les yeux et s’éveillerait pour toujours dans l’obscurité, il se rendormirait et s’éveillerait, non dans sa cabine du voilier Santa Isabel, mais toujours sous l’aveuglant soleil, solitaire, au centre de la grand place circulaire de Kachamalka.

Post-scriptum : une histoire étrange, et que raconte le poète anglais Jonathan Scot, mériterait d’être rapportée ici. Scot a visité le Pérou aux environs de 1860 et nous a laissé de nombreux renseignements intéressants sur ce pays énigmatique. On a maintes fois contesté la véracité de ses affirmations (le personnage dont il est question est en tout cas attesté, mentionné également dans le long poème lyrique de Leandro Vicente, « les Pierres de Cuzco »).

Cela vaut la peine de citer en entier le passage de Scot (extrait de son ouvrage en deux volumes, Voyage au Pérou, première édition George Bell & Sons, Londres, 1902), à cause du lien qu’il semble avoir avec l’histoire que nous avons contée :

« Durant mon séjour à Cuzco, il m’est arrivé de rencontrer à plusieurs reprises dans les rues du village une curieuse créature. Un mendiant aveugle, d’un âge indéterminé, vêtu de loques, il rôdait toujours solitaire en marmonnant d’étranges paroles en mauvais espagnol mêlé de quelques mots de Quechua. Chaque fois que j’ai essayé de l’approcher, je le mettais en fuite. Comme il suscitait mon intérêt, je me suis renseigné à son sujet. Personne ne sait qui il est ni d’où il est venu. Des vieillards, les anciens du village, m’ont dit qu’ils se souvenaient vaguement de cette même figure, qui traversait les rues en divaguant. Les indigènes, tout en l’appelant « l’espagnol fou », le considèrent comme l’un des leurs et, par compassion, ils lui apportent chaque jour une assiette à manger. Lui-même ne se souvient pas de son nom, dans son délire, il parle souvent de bateaux chargés d’or, d’un signal resté caché derrière les pierres et de murailles invisibles.

Souvent je le vois fuir vers les montagnes et je l’accompagne pendant un moment, ensuite, je le perds et je reviens en prenant la route mélancolique qui mène à quelques maisons, dans le petit village construit en briques, où seules les grandes pierres, recouvertes d’herbes folles, rappellent que, ici même, autrefois, il y avait la splendide principauté des Incas. »

© Stamatis Polenakis

Traduction : Jacqueline Razgonnikoff*

*Jacqueline Razgonnikoff est traductrice littéraire du grec et du russe, ainsi qu’ historienne de théâtre.