Pristina, atterrissage d’urgence

photo © Avni Selmani
 

Pristina, atterrissage d’urgence

par Thomas Hahn
3.05.2013, à Paris

Pour son drôle de « Vol au-dessus du théâtre du Kosovo », Jeton Neziraj prévient dès la page couverture qu’il s’agit d’une »comédie patriotique » et que « Certains l’appelleront aussi un drame anti-national ». Et bien sûr, c’est « inspiré de faits réels ».

Entre la réalité politique kosovare et la satire jouée sur le plateau, les rapports sont complexes et variés. Les comédiens de Qendra Multimedia, compagnie indépendante (car/mais financée à 99% par des fondations occidentales), jouent les acteurs du Théâtre national (non payés depuis des mois) qui se trouvent interrompus en pleines répétitions d’« En attendant Godot ». Un agent du gouvernement leur commande une pièce à créer pour les célébrations de la déclaration d’indépendance du Kosovo. L’événement est imminent, mais la date reste secret d’état, contrairement au budget de production: Vingt-mille euros sur les deux millions prévus pour l’ensemble des commémorations. Des euros, oui! En effet, le Kosovo s’en sert comme monnaie officielle.

Sur le plateau, la pression sur les comédiens est grande, d’autant plus que le gouvernement pose ses conditions: La pièce doit se terminer par le discours du Premier ministre ayant déclaré l’indépendance le matin même devant le parlement. Mais le texte, très attendu, ne sera découvert qu’au dernier moment. Et les interventions ne s’arrêtent pas là. James, le technicien est promu metteur en scène à la barbe du directeur de la troupe. Il a par ailleurs bricolé un avion avec lequel il veut faire le tour du monde pour rallier un maximum de pays à la reconnaissance de la république qui vient de naître. Quand l’émissaire du Premier ministre revient, il lance sa nouvelle missive: « Soyez modernes  et universels! Surtout pas de message nationaliste! » La troupe est exaspérée: « Maintenant on nous demande de faire du politiquement correct! La liberté de l’art est sacrée! » L’émissaire calme le jeu : « Ne le prenez pas trop au sérieux. Evitez simplement de nommer nos ennemis, surtout les Serbes. »

Vol au-dessus du théâtre kosovar dessine un tableau acerbe des rapports entre hommes politiques et artistes pour retourner subtilement le conflit entre Qendra Multimedia et le gouvernement, lié au changement de la politique culturelle du pays qui a entraîné le remplacement de Jeton Neziraj, alors directeur du Théâtre national, en février 2011. La faute de Neziraj: Il voulait accepter une invitation de Belgrade de se produire dans la capitale serbe. Le nouveau ministre de la culture était intransigeant: On ne va pas jouer chez l’ennemi ! « Il a vite trouvé quelques nationalistes m’accusant de haute trahison, » se souvient-il.

Ensuite, par une ruse remarquable, Vol au-dessus du théâtre kosovar est entré dans le débat public. Six semaines avant la première, Neziraj envoie un communiqué satirique, se disant « content de collaborer avec le gouvernement » en espérant « que cette pièce contribuera à ce que de nouveaux pays reconnaissent l’état du Kosovo. » Il prétend avoir créé « une commission veillant à ce que le contenu de la pièce exprime bien le point de vue du gouvernement. » Il indique même que le titre était une idée du Premier ministre. C’est gros, mais pas assez : « Un seul journal a détecté le caractère satirique du communiqué, tous les autres l’ont publié. » La conséquence : « J’ai reçu beaucoup d’appels. Les gens voulaient savoir comment je pouvais soudainement retourner ma veste et collaborer avec ce ministère et combien d’argent j’avais accepté. J’étais obligé de poursuivre en répondant qu’après tout, l’intérêt national était en jeu. » Entre ceux accusant Neziraj de vendre son âme et les autres, soutenant son attitude supposée, le débat était engagé, dans la presse, sur Facebook et Twitter.

Et soudainement, la pièce elle-même n’était plus que le prétexte d’une performance conceptuelle dans l’espace médiatique, déclenchant un vaste débat autour des rapports entre le pouvoir et les arts. Si depuis peu, les rapports entre la Serbie et le Kosovo semblent amorcer une détente, il ne s’agit naturellement pas d’un effet Neziraj. Mais peut-être d’un signe. Ce ne sont pas toujours les nationalistes qui gagnent.