
MUTATIONS SOCIALES ET MUTATIONS DRAMATIQUES DANS LE MONDE ARABE
L’état actuel et le devenir vraisemblable *
par Abdelwahed BNOU YASSIR Maroc
Il est devenu très courant, aujourd’hui, de décrire et considérer les mutations sociales et politiques qu’ont connues quelques pays arabes comme des événements révolutionnaires, voire des révolutions. Ce glissement terminologique est dû surtout au jargon médiatique (presse, radio, télévision, médias électroniques…) utilisé dans la description et l’analyse de ces évènements. Or les grands dictionnaires et encyclopédies des sciences sociales donnent à l’unanimité la définition suivante du mot « révolution » : Changement brusque, profond souvent violent de régime en vue de substituer un ordre nouveau (politique, social, ou économique) à l’ordre ancien. Elle vise à transformer de manière radicale un système social en recourant à la violence. Se déclanche, dans la perspective marxiste, lorsque les classes opprimées ont pris conscience de leur exploitation et se sont organisées pour prendre le pouvoir et faire triompher ainsi de nouveaux idéaux.
D’autres part, il faut souligner ici les différences et les nuances entre « révolte », « mutations / changements sociaux » et « révolutions ».
Il semble qu’après un an concernant le déclanchement des mutations sociales et politiques dites « printemps arabe », on peut désigner ces évènements de changement social et politique qui sont en train d’être constatées selon la typologie sociologique suivante : a) il implique de nouvelles régulations (constitution, élections, restructuration de la société civile…) ; b) on peut l’identifier dans le temps : par rapport à une situation de départ, mais aussi en courte ou moyenne période ; c) il est durable ; d) il est collectif.
Mais sans s’attarder sur des considérations terminologiques, je voudrais souligner que le temps de la création artistique – et surtout dramatique – n’est pas celui de l’histoire. Qu’il ne faut pas se contenter de faire de la création dramatique un simple reflet des conditions sociales en général, d’établir un lien mécanique de cause à effet entre la surface de la vie collective et l’expérimentation dramatique. Déduire du théâtre l’expérience d’une époque, c’est oublier que le théâtre est une création, donc une invention, que sa direction ne lui est pas imposée par ce dont elle procède immédiatement, mais par ce qu’elle veut atteindre à travers l’utilisation qu’elle fait de ses propres « mythologies » ; que l’orientation de la création imaginaire tend à sublimer le donné pour découvrir des régions nouvelles de l’expérience. La création dramatique est une direction, une porte ouverte qu’il faut ouvrir et par laquelle on s’engage au-delà de la réalité humaine donnée actuellement dans le cadre social qui la définit.
Mais il ne faut pas nier ou dénigrer les mutations et innovations que connaît actuellement le jeune théâtre arabe, au cœur des changements sociaux et politiques qui ont marqué plusieurs pays arabes au Maghreb comme au Moyen Orient. Il semble que les jeunes dramaturges et metteurs en scène ne perçoivent plus la création théâtrale comme le faisaient les anciennes générations à l’égard des chefs-d’œuvre des années soixante et soixante-dix. C’est comme si le cri d’Antonin Artaud : « En finir avec les chefs d’œuvres » était de notre monde arabe effervescent d’aujourd’hui et contre la conception que se font les arabes du théâtre depuis plus d’un siècle, comme nous pouvons le constater chez Ahmed Chawqui, Tawfiq al Hakim, Alfred Faraj, Mahmoud Diab…
Nous pouvons lire ce grand texte d’Artaud comme s’il était écrit pour la scène dramatique arabe actuelle, ou comme s’il était un manifeste qui provient de ce courant naissant formé de jeunes dramaturges et metteurs en scène dans le monde arabe. Artaud écrit à ce propos :
« On doit en finir avec cette idée des chefs-d’œuvre réservés à une soi-disant élite, et que la foule ne comprend pas. Les chefs-d’œuvre du passé sont bons pour le passé : ils ne sont pas bons pour nous. Nous avons le droit de dire ce qui a été dit et même ce qui n’a pas été dit d’une façon qui nous appartienne, qui soit immédiate, directe, réponde aux façons de sentir actuelles, et que tout le monde comprendra. Il est idiot de reprocher à la foule de n’avoir pas le sens du sublime avec l’une de ses manifestations formelles qui sont d’ailleurs toujours des manifestations trépassées. Et si, par exemple, la foule actuellement ne comprend plus Œdipe Roi, j’oserai dire que c’est la faute à Œdipe Roi et non à la foule… Reconnaissons que ce qui a été dit n’est plus à dire ; qu’une expression ne vaut pas deux fois, ne vit pas deux fois ; que toute parole prononcée est morte et n’agit qu’au moment où elle est prononcée, qu’une forme employée ne sert plus et n’invite qu’à en rechercher une autre, et que le théâtre est le seul endroit au monde où un geste fait ne se recommence pas deux fois ».
Revenons au jeune théâtre arabe qui est en train de se constituer aujourd’hui, en réaction à l’actualité politique et sociale dans le monde arabe. Dans quelle mesure ce théâtre a pu inventer des formes dramatiques nouvelles qui se démarquent du patrimoine ou du répertoire théâtral arabe d’il y a un siècle et demi ? Peut-on parler de nouvelles orientations dans l’écriture dramatique, voire de nouveaux choix esthétiques dans les premières expériences du jeune théâtre arabe naissant ? Pour répondre à ces questions, nous avons choisi un premier échantillon de créations théâtrales réalisées jeune théâtre égyptien en parallèle des changements politiques en Egypte (Créations collectives de l’année 2011).
Cet inventaire provisoire nous permet de souligner les réflexions et remarques suivantes :
- Ces créations ont réussi à concrétiser des mutations très importantes à tous les niveaux du spectacle théâtral, à commencer par la représentation elle-même, qui devient une sorte de Performance sous l’influence des acquis du théâtre post dramatique et des Arts de Performance. Le texte dramatique, lui, n’est plus cette entité close, achevée, déjà constituée et qui attend seulement sa réalisation sur scène par une équipe hiérarchisée dominée par la figure du metteur en scène. L’impact de ces mutations de l’esthétique théâtrale est visible dans les nouvelles mises en scène, scénographies et jeu d’acteurs.
- Les nouvelles écritures dramatiques sont venues pour mettre en question notre conception du texte et nous propose une nouvelle textualité trouée et fragmentaire, toujours à venir au fur et à mesure que le spectacle se fait et se refait.
- De nouvelles lectures et interprétations des chefs-d’œuvre classiques viennent s’installer et on a parfois l’impression que la vieille question barthienne « comment représenter l’antique » prend corps aujourd’hui dans le style de représentation que propose ce jeune théâtre de Sophocle, Shakespeare et pourquoi pas Brecht et Weiss.
- Le souci de quête d’une forme théâtrale qui met en avant le spectacle et la Performance, et fait du théâtre de toutes les données matérielles et d’éléments visuels et réels (minimalisme) de la vie quotidienne, ce qui peut être considéré comme un retour au théâtre vécu.
Telles sont quelques réflexions préliminaires à propos de ce nouveau théâtre naissant dans l’effervescence collective que connaît le monde arabe aujourd’hui…
Abdelwahed BNOU YASSIR P.E.S. Théâtre et anthropologie, critique dramatique F.L.S.H. Université Cadi Ayyad, Marrakech
*
Résumé de la communication dans le cadre du colloque organisé par les JTC 2012 sous le titre « Quel devenir pour le théâtre après les révolutions arabes: Esthétiques, témoignages, horizons »

